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Art de consommer - 8

Ecrit par Matthieu Gosztola 15.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 8

 

TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

DE PARIS

CABINET DE

M. KLEIN

Juge d’instruction

N° du Parquet : 09/78868

N° de l’Instruction : 978/00065

Procédure Criminelle


PROCES-VERBAL D’INTERROGATOIRE

Le 20 janvier 2008, à 17 heures

Devant Nous, Alphonse KLEIN, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de PARIS, étant en notre Cabinet,

Assisté de Puck GUIOT, Greffier,


A comparu Liesbeth LEGAUCHE, personne mise en examen du chef de HOMICIDE VOLONTAIRE AVEC PREMEDITATION sur la personne de REVEIRI Jeannot, le 12 décembre 2007, à PARIS (75), en tout cas depuis temps non prescrit et sur le territoire national ; fait prévu et réprimé par les articles 222-24 7°, 222-23 al. 1, 132-75 du Code Pénal


Me Emmanuel BARROIS, avocat de l’intéressé convoqué par télécopie avec récépissé le 17 janvier 2007 est présent


Mention du juge : Me déclare renoncer à toute nullité en rapport avec la violation des dispositions de l’article 114 CCP relative au respect du délai de mise à disposition de la procédure avant tout interrogatoire.

NOUS AVONS POURSUIVI, AINSI QU’IL SUIT, L’INTERROGATOIRE DE LA PERSONNE MISE EN EXAMEN À PROPOS DE la côte D 76 feuillet 8 de la cote D 56 ET DE LA COTE D 48.


QUESTION DU JUGE : Je vous redonne connaissance de l’intégralité de la côte D 76 feuillet 8 :

1) Un chien se met à aboyer suffisamment fort pour que vous l’entendiez de la cuisine où vous réchauffez des pâtes au micro-onde. Vous avez une fringale nocturne, comme ça vous arrive souvent. Vous avez fermé les volets. Il est peut-être dans votre jardin. Il aboie fort. Ça vous étonne un peu, car aucun voisin n’a de chien. Vous êtes sûre d’avoir verrouillé la porte d’entrée.

2) Vous croyez voir l’ombre du vase bouger légèrement. Vous vous dîtes que c’est une impression, rien qu’une impression. Une impression provoquée par la peur que vous avez eue à entendre le chien. Une peur absurde. Ce n’est qu’un chien. Et vous n’avez pas peur des chiens. Pas spécialement peur.

3) Et puis soudain, vous entendez un bruit, le bruit d’une porte qui grince alors qu’aucune porte ne grince chez vous. Il n’y a aucune raison pour qu’on ouvre une porte chez vous, puisque vous êtes seule. Et même s’il y avait quelqu’un chez vous et que cette personne ouvrait une porte, cette porte ne grincerait pas, car aucune porte n’a jamais grincé chez vous.

4) Vous entendez quelqu’un crier dans la pièce où vous êtes. Vous vous figez, ne pensez pas à fuir. Vous pensez que vous devriez penser à fuir. Ce qui vous effraie le plus, c’est que ce cri ressemble tant au cri que vous pourriez pousser en pareilles circonstances. Que vous auriez dû pousser.

5) Vous voyez enfin. Quelqu’un qui se tient devant vous. Quelqu’un qui ne semble pas vous voir. Quelqu’un qui vous ressemble.

Vous voyez un couteau se planter dans sa poitrine. Vous vous dîtes. Vous voyez le sang sortir en bouillons. Vous vous dîtes que vous assistez à la scène d’un meurtre. Vous voyez le mouvement réflexe du bras et de la main, un bras et une main qui ressemblent aux vôtres, pour toucher le manche du couteau, et la lame à demi enfoncée. L’effleurer des doigts. La douleur finit de vous convaincre que c’est à vous que ça arrive.

6) Ensuite ? Ensuite, un voile devant vos yeux, l’effort pour ne pas perdre connaissance. Vous vous voyez commencer de tomber, le voile devenant noir. Et le bruit de la chute, que vous percevez, mais comme s’il était lointain. Et puis plus rien, plus d’image, plus de son. Soi et la perception que l’on a de soi, les deux coïncident.


Vous ne niez pas que c’est votre écriture. On a retrouvé cette feuille dans l’appartement où vous étiez le soir du meurtre, alors que vous n’y étiez jamais allée avant. Vous dîtes que cette … nouvelle, puisque c’est de ça qu’il s’agit selon vous, n’a pas été écrite par vous mais par la victime. Vous dîtes que vous l’avez recopiée.

REPONSE : C’est exact.


QUESTION DU JUGE : Pourquoi ?

REPONSE : Comme je l’ai déjà signalé à plusieurs reprises, je voulais l’envoyer à Stéphane M***, animateur de la revue B***. Jeannot voulait publier dans cette revue depuis longtemps.


QUESTION DU JUGE : Connaissez-vous personnellement Stéphane M*** ?

REPONSE : Je l’ai vu une fois. À une soirée.


QUESTION DU JUGE : Pourquoi avez-vous mis des numéros au commencement de chaque paragraphe, numéros qui ne se trouvent pas sur les bouts de feuille portant l’écriture de la victime (D 98, D 99, D 100, D 101, D 102, D 103) que l’on a retrouvés dans la poubelle de la cuisine, ce qui était conforme à vos dires ?

REPONSE : Je devais trouver l’ordre. Jeannot m’a donné les fragments dans le désordre. Je devais recomposer le puzzle.


QUESTION DU JUGE : Savez-vous pourquoi la victime a fractionné l’histoire pour ensuite vous la donner dans le désordre ?

REPONSE : Jeannot adorait les puzzles.


QUESTION DU JUGE : Admettons que vous vouliez recopier ce document dans le but de l’envoyer à une revue littéraire. Etant donné, le… la … nature de cet écrit, pourquoi l’avoir recopié précisément, selon vos dires, peut de temps après que la victime a été transportée par les services médicaux d’urgence à l’Hôpital Fernand Widal (200, rue du Faubourg Saint-Denis 75475 Paris Cedex 10) ? Pourquoi n’avoir pas attendu ?

REPONSE : Je ne sais pas.


QUESTION DU JUGE : Je vous fais passer plusieurs planches photographiques qui représentent les différentes pièces de l’appartement (D 145, D 146, D 147, D 148) où vous étiez, ainsi que la victime. Où étiez-vous quand vous avez recopié ce document ?

REPONSE : Ici. Non, juste ici.


QUESTION DU JUGE : Très proche de l’endroit où était la victime avant que les secours n’arrivent, donc.

REPONSE : Je ne sais pas. Je ne le voyais pas à ce moment-là.


QUESTION DU JUGE : Je vous donne une copie du rapport toxicologique effectué le 13 janvier (D 2). Le médecin légiste affirme, d’après la dose de taxine contenue dans le sang de la victime, qu’elle n’a pas pu se relever après s’être effondrée ici, à l’emplacement marqué au feutre rouge d’une croix sur la côte D 147. Les empreintes au sol (D 3) confirment.

REPONSE :…


QUESTION DU JUGE : La victime était dans un état très critique de coma avancé, vous le saviez. Vous avez avoué aux enquêteurs vous être renseignée sur le sujet. L’historique de vos consultations de pages web (D 78) l’a confirmé. Vous n’étiez pas choquée, même après avoir vu ou au moins entendu les réactions de la victime au poison, réactions supposées qui ont été décrites par les médecins en annexe du rapport toxicologique (D2 Annexe 3) ? Vous pensiez seulement à recopier un écrit que la victime vous avait donné, par fragments, dans la soirée ?

REPONSE : …


QUESTION DU JUGE : Pourquoi était-ce si important de le recopier ? Est-ce que ce document a un lien avec ce qui s’est passé ?

REPONSE : Non.


Mention du juge : Me BARROIS demande une suspension d’audience à 10 H 35.


Mention du juge : L’audience reprend à 10 H 50.


QUESTION DU JUGE : Quel sens donnez-vous au document que vous avez recopié ?

REPONSE : ...


QUESTION DU JUGE : Vous devez nous aider à comprendre, Mademoiselle. Si ça n’a pas d’importance pour vous, ça en a pour la famille de la victime. Et un jury vous jugera plus sévèrement s’il a l’impression que vous ne vous souciez pas de la famille de la victime.

REPONSE : Que dois-je dire ?


QUESTION DU JUGE : Donnez-nous des éléments de réponse. J’aimerais que vous m’expliquiez les raisons de votre geste, quitte à tout reprendre depuis le début. Pourquoi répéter que le cahier à spirale (D 56) constitue votre premier mobile ? Alors que vous ne connaissiez que son existence, pas son contenu. Et encore, vous n’aviez pas la certitude qu’il existait étant donné que vous n’aviez jamais vu la victime écrire dans ce carnet.

REPONSE : Moi, non, mais Maartje, oui.


QUESTION DU JUGE : Quelle connaissance aviez-vous du carnet (D 48) qui a été retrouvé sur la victime, et dont un passage a été souligné. Par vous ?

REPONSE : Comme je l’ai déjà dit, je n’ai jamais eu connaissance de ce carnet.


QUESTION DU JUGE : Vos empruntes ont été retrouvées sur le carnet. Comment l’expliquez-vous ?

REPONSE : Je ne sais pas.


QUESTION DU JUGE : Je vous donne copie du passage qui a été souligné (D 48, feuillet 12, note 15). Pouvez-vous lire ce passage ?

REPONSE : Supprime tout mal. Pour cela, supprimes-en la cause. Le mal disparaîtra de lui-même. Cherche bien. Ne te trompe pas de cause.

 

Mention du juge : Monsieur GUIOT va devoir quitter le cabinet. Nous clôturons donc provisoirement ce procès verbal en faisant signer Liesbeth LEGAUCHE, Me BARROIS, Monsieur GUIOT et moi-même.


Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com