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Art de consommer - 7

Ecrit par Matthieu Gosztola 08.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 7

 

- Elle est jolie ta montre.

- Cadeau de ma tante.

- Tu as vu, j’ai des nouvelles lentilles Magic Color. Tu sais à quelle heure tu es née ?

- Non. Je savais. J’ai oublié.

Fêtant ses seize ans à Mac Donalds, ayant droit au gâteau décongelé et aux ballons, aux sachets plastiques renfermant des ustensiles pour faire du bruit, seule face à sa meilleure amie (une autre fête, familiale, est prévue en soirée), une question obsède Liesbeth. Jamais elle n’a osé aborder ce sujet de conversation aussi frontalement qu’elle s’apprête à le faire. Mais là, l’occasion est trop belle. Maartje vient de retranscrire, mot pour mot, ce qu’elle a dit à Jeannot après qu’il l’a ramenée chez elle à l’arrière de son Vespa rouge GTS 250 I.E.

- Pourquoi… pourquoi tu parles toujours… en présence des garçons… aussi… crûment ?

La première réaction de Maartje est de plaisanter (tu devrais dire cul-ment !) mais, percevant tout le sérieux de la question, à travers la difficulté qu’a eue Liesbeth à la formuler, elle lui dit n’être pas plus « intéressée par le cul que ça », ce que Liesbeth prend pour un aveu, impression renforcée par le regard fuyant et la voix étrangement inexpressive, eu égard à celle qu’elle a d’habitude, de son amie. Aveu dont elle lui est reconnaissante mais qu’elle ne comprend pas.

Fuyant le silence qui la gêne, Maartje poursuit en tournant sa cuillère dans son Mac Flurry au Daim. Que c’est un hobby comme un autre.

Au vu de la surprise de Liesbeth, elle croit bon de devoir préciser. Qu’elle n’a pas de préférence entre le cul et aller voir un film. Que le cul, c’est comme le cinéma, parfois bien, parfois raté, parfois trop court, parfois trop long (et alors on s’emmerde, et on attend que l’autre décharge). Ça va, Liesbeth avait compris. Pas la peine d’avoir été si loin. Je ne veux pas en entendre davantage.

- Alors pourquoi tu parles tout le temps de sexe, et pourquoi tu en parles comme ça, comme si c’était la seule chose qui comptait pour toi ?

- Tu ne sais pas ? demande Maartje en regardant Liesbeth dans les yeux, légèrement par en dessous. Elle me regarde comme elle regarde les hommes, pense Liesbeth.

- Non, je ne sais pas.

- Parce que c’est ce que les mecs aiment.

 

Le soir même, au moment de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire, pensant à Maartje, elle se dit que c’est elle qui lui a offert son plus beau cadeau, en lui disant, pour la première fois, qui elle voulait être.

Elle veut être une fille que les mecs aiment.

 

Si elle m’a regardé comme ça tout à l’heure, c’est parce qu’elle regarde tout le monde comme ça.

Elle veut être une fille que les gens aiment.


- Et quand tu auras quelqu’un de fixe, avait rétorqué Liesbeth ?

- Ça ne changera pas.

Elle voudra être une fille que son mec aime. Et son mec sera un mec parmi les autres. CQFD.

Elle fera juste sentir que ce qu’elle dit ne s’adresse qu’à lui, et non au genre masculin, afin qu’il ne soit pas jaloux, et aussi… qu’il ne perde pas ses moyens au lit.

Elle le complimentera en public sur ses performances. Devant ses copains. Il n’y aura rien de tel pour consolider leur amour.

 

Dans son lit, ses cadeaux déballés au pied de son lit, tardant à s’endormir, les volets laissant filtrer la lumière de la rue, qui allonge les ombres de quelques objets sur une étagère, dont une bougie colorée, légèrement entamée, et un Tigrou en piteux état, mais qui n’en est que plus cher à son cœur, Liesbeth se dit qu’elle aime un peu plus sa meilleure amie, et dorénavant un peu moins les garçons.

 

En pensant aux garçons, elle repense à l’un d’eux. S’attarde.

Sa main se fraye un passage sous l’élastique de son pantalon de pyjama.

 

C’est parce que ça l’a grattée une fois au niveau du capuchon, qu’elle a pris connaissance « très » jeune de son clitoris. Connaissance qu’elle n’a ensuite pas cessé d’approfondir.

Elle a coutume d’accompagner ses épisodes de masturbation (elle se caresse toujours indirectement ; un tissu doit faire écran), qui ont lieu souvent le soir, juste avant qu’elle ne s’endorme (« comme ça je fais mieux dodo », se dit-elle comme pour se déculpabiliser), de rêveries érotiques où elle voit trois personnes (deux filles et un garçon presque toujours, mais le choix des sexes n’est pas arrêté). Elle fait plus que les imaginer : elle se concentre pour les voir.

Elle s’étonne parfois de ne pas se figurer deux personnes ou une seule. Elle n’a pas de fantasme et ne voudrait pas expérimenter cette forme particulière de sexualité.

Elle convoque à ses rêveries des inconnus qu’elle met en scène avec un plaisir évident, et jouit au moment où elle imagine le personnage principal, le seul à n’être pas un inconnu, contracter son visage et signifier ainsi l’orgasme.

Elle ne jouit pas au moment d’avoir cette image, cette image la fait jouir.

 

Elle se lève au milieu de la nuit pour faire pipi. En retournant se coucher, elle fait un détour par la cuisine.

La lumière du frigidaire, son ronronnement métallique. Un yaourt au chocolat. La petite cuillère passe de l’égouttoir à l’évier.

Elle ouvre la porte d’un placard. Une tablette de chocolat noir avec des éclats de framboise. Une barre céréalière « contenant 1/33 des besoins journaliers recommandés en fruits ». Elle continue de lire ce qui est écrit sur l’emballage : « nouvelle recette : plus de goût, moins de sucre ; nous faisons chaque jour des progrès vers l’authenticité ». Elle regarde s’il n’y a pas autre chose encore.

 

Elle adore manger. La liste de tout ce qu’elle aime est trop longue. Il faudrait écrire un roman à la Perec.

À une préférence pour le sucré. Elle a un faible (mais combien de faibles n’a-t-elle pas ?) pour les madeleines, qu’elle trempe dans du chocolat fondu. Ecœurant, constate Maartje. L’accompagnant dans les magasins, au deuxième jour des soldes (Maartje n’avait pu se libérer la veille), elle avait pu découvrir, dans une boutique qu’elle ne connaissait pas, une bougie sentant la madeleine.

Elle l’avait allumée après qu’elle eut quitté son bain et revêtu son peignoir à fleurs, et, surprise qu’elle sente aussi bon, c'est-à-dire autant la madeleine, contrairement à tant d’autres bougies dont le parfum censé imiter celui des fleurs est plus proche de l’odeur des désodorisants que de celle des fleurs, elle l’avait éteinte. Ne voulant pas que cette sensation parte en fumée.

Le surlendemain (n’ayant pas pu se libérer le lendemain), elle était retournée en acheter plusieurs. Elle en avait pris six en tout, ne sachant pas si elle pourrait retrouver les mêmes ailleurs, si ce n’était pas (sait-on jamais !) une série limitée, si les gens n’auraient pas la même réaction qu’elle. Après tout, elle n’était pas la seule à aimer les odeurs sucrées.

Elle les avait rangées dans le meuble qui faisait tout le coin inoccupé de sa salle de bain. Elle avait poussé sur le côté ses produits pour le bain. Il y avait encore de la place.

Galets effervescents, sels fondants de couleur : jaune, rouge, bleu, vert. Flacons de macérats de plantes fraîches et de cryobourgeons. Flacons de concentrés d'eau de mer aux micro-algues. Flacons contenant de l'absolu d'algues.

Autant d’accessoires censés faire de ce moment privilégié qu’est le bain un moment vraiment unique, mais aussi servant à entretenir l’épiderme, car les cryobourgeons sont biologiques, les micro-algues sont « sources de protéines et d'acides aminés essentiels riches en calcium et en magnésium », et l’absolu d’algues est une « essence marine 100% naturelle ». Autrement dit ses propriétés sont innombrables.

 

Il lui arrivait dans le bain de rentrer son ventre. De le rentrer, de le pincer, de le rentrer encore. De le toucher quand il était rentré, puis détendu, puis gonflé d’air.

Elle devrait peut-être écouter Maartje et se mettre au régime. Elle ne voulait pas que maigrir devienne une obsession. Elle croyait savoir que ça pouvait devenir très rapidement une obsession, dès lors qu’on commençait à s’intéresser à son poids. Dès lors qu’on prenait l’habitude de s’inspecter de la tête aux pieds. Elle ne voulait pas devenir comme sa sœur.

Et qu’importe si quelques kilos en trop la desservaient. Ce ne seraient sûrement pas eux qui la feraient passer à côté de sa vie, contrairement à ce que lui répétait Maartje.

 

Elle posait un petit coussin sur le rebord de la baignoire où elle posait sa tête. Elle se réveillait quand l’eau devenait froide, ou quand elle faisait un mouvement.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com