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Art de consommer - 6

Ecrit par Matthieu Gosztola 01.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 6

 

Maartje a reçu un courrier en recommandé qui n’est autre que sa « convocation à témoin assisté (pour première déposition). »

Elle relit à Marnika au téléphone tout le passage qui fait suite à la mention « Très important ». Elle le connaît presque par cœur, maintenant.

« Je vous informe que :

- vous avez le droit d’être assisté par un avocat qui sera préalablement avisé des auditions et aura accès au dossier de la procédure conformément aux dispositions des articles 114 et 114-1 du Code de Procédure Pénale,

- vous pouvez choisir l’avocat qui vous assistera ou demander qu’il vous en soit désigné un par le Bâtonnier de l’ordre, parmi les avocats inscrits au barreau.

Vous devrez me faire connaître ce choix dans les meilleurs délais. 

Avertissement :

Si vous ne comparaissez pas ou si vous refusez de comparaître, vous pourrez y être contraint par la force publique en application des dispositions de l’article 109 du Code de Procédure Pénale. Vous êtes également informé que l’article 434-15-1 du Code Pénal punit d’une amende de 4.000 Euros le fait de ne pas comparaître, sans excuse ni justification devant nous. »

Pourquoi aurait-elle besoin d’un avocat ?

Marnika est aussi surprise qu’elle, fait part de davantage d’inquiétude.

*

**

 

- Qu’est-ce que tu fous ? On t’attend.

- Je repensais à la fois où on avait vu Bono. Tu te rappelles ?

 

Bien sûr que Liesbeth se rappelait. Pendant des mois, elles avaient reparlé de cette après-midi, au téléphone, particulièrement les soirs de journées creuses, quand il faut amenuiser le silence qui fait écran à la présence de l’autre, la rendant plus incomplète qu’elle ne l’est déjà.

Au soir des journées mornes, quand il faut convoquer d’agréables souvenirs pour pouvoir se rassurer sur la qualité de son existence.

Et ce faisant, glosant autour d’un souvenir partagé, le déformant parfois sans se contredire, elles s’étaient rassurées sur la qualité de leur amitié.

 

- Tu viens ?

- Oui.

La piste enchante Maartje. Elle va vers un des garçons, se colle à lui en criant : « lâche-toi, je veux que tu t’éclates ». Puis se dirige vers un autre, assis au bar près de Liesbeth, et lui parle. Liesbeth arrive à entendre certains mots de la conversation, qu’elle trouve complètement déplacés. La musique est forte. Mais elle est sûre d’avoir saisi l’essentiel.

 

Liesbeth a l’impression que Maartje est obsédée. Comme elle parle très souvent de cul en présence des mecs.

C’est peut-être une impression exagérée par le fait qu’elle est très réservée, pour ne pas dire coincée. C’est le mot qu’emploient ses copines. Elle préfère ne pas l’employer, même si par ailleurs elle n’hésite jamais à se moquer d’elle-même en certaines circonstances.

Car, outre le fait qu’il soit dévalorisant, elle ne le trouve pas juste. Non, elle n’est pas coincée. Elle se réserve pour le bon. C’est tout.

Et quand il apparaîtra, son prince charmant, elle se donnera entièrement à lui. S’il veut des choses que les filles coincées rechignent à faire (elle est au courant de toutes ces choses, depuis le temps qu’elle connaît Maartje), elle les fera sans hésiter. Sans se poser de questions. Elle y mettra même un certain plaisir. Celui au moins de lui faire plaisir. Le plus grand plaisir pour une fille amoureuse… Ça, elle le savait déjà, sans avoir jamais vraiment été amoureuse.

Elle le reconnaîtra au fait que lui aussi aura envie d’aller plus loin, d’installer une proximité que ne permet pas l’échange de regards, de sourires, de mots.

 

- On rentre Maartje ?

- Je peux dormir chez toi ?

- Oui, ma mère est pas là. Y a que mon père.

- Elle est où ta mère ?

- Elle fait un stage.

- Quoi comme stage ?

- Je sais pas exactement. (Liesbeth savait, mais ne voulait pas « se taper la honte »).

- Il est quelle heure ?

- Il est tard.

 

*

**

 

Le 20 janvier à 16 heures 45. Une escorte de la gendarmerie se présente avec Liesbeth au « sas détenus ». L’un des deux gendarmes actionne la sonnette placée à hauteur de front. Un magistrat du sixième étage met fin à la sonnerie en décrochant le combiné d’un des téléphones classiques (leur couleur est gris anthracite) du bureau du Parquet. Il compose avec soin *098978, après avoir regardé un instant une feuille plastifiée de petit format épinglée sur le mur à côté du téléphone, demande aux gendarmes de lui confirmer l’identité de la personne qu’ils encadrent. Après avoir reçu confirmation, il compose le 08 suivi de la touche #, ce qui a pour effet de déverrouiller la porte du sas détenus. L’escorte emprunte l’« ascenseur détenus » jusqu’au sixième étage, accompagne Liesbeth jusqu’au bureau d’Alphonse Klein.

L’un des gendarmes frappe à la porte, deux coups secs, laisse son bras levé quelques secondes, avant de le ramener le long du corps. La greffière l’ouvre, fait coulisser un clapet, de telle sorte qu’INSTRUCTION soit visible sur la porte.

Le juge la fait asseoir à un mètre cinquante de son bureau, sur la chaise qui se tient à gauche de celle de son avocat, déjà présent. Les deux gendarmes lui ôtent ses menottes. Ils se tiennent un instant debout, de chaque côté de Liesbeth, puis se placent derrière elle, leur dos épousant bientôt le dossier noir de chaises placées contre le mur.


Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com