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Art de consommer - 5

Ecrit par Matthieu Gosztola 28.09.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 5

COUR D’APPEL                                                                                                    COMMISSION ROGATOIRE

DE PARIS

TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

DE PARIS N° DU PARQUET : 09/78868

N° DE L’INSTRUCTION : 978/00065

CABINET DE

M. KLEIN                                                                                              Procédure Criminelle

Juge d’instruction


Nous, KLEIN Alphonse, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de PARIS,

Vu l’information suivie contre LEGAUCHE Liesbeth, née le 15 novembre 1991 à Paris, de LEGAUCHE George et de LEGAUCHE née FLOUET Francine, de nationalité Française, Célibataire, exerçant la profession d’Etudiante

Domiciliée au 19, rue de Guillaume Bertrand 75011 PARIS (75)

Déjà condamnée : non ;

Personne mise en examen du chef de mise en examen du chef de HOMICIDE VOLONTAIRE AVEC PREMEDITATION sur la personne de REVEIRI Jeannot, le 12 décembre 2007, à PARIS (75), en tout cas depuis temps non prescrit et sur le territoire national ;

Vu les articles 81, 151 et suivants du Code de Procédure Pénale ;

Etant dans l’impossibilité de procéder nous-même aux actes ci-dessous nécessaires ;

Donnons, commission rogatoire à M. le Commandant de Compagnie de Gendarmerie de PARIS, 154 bd Davout, 75020 PARIS

à l’effet de procéder aux opérations ci-dessous indiquées.

Disons que les procès-verbaux dressés nous seront transmis, avec une copie certifiée avant le 28 février 2008.


Fait en notre cabinet, le 16 janvier 2008

Le Juge d’Instruction

Alphonse KLEIN

 

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MISSION

J’ai l’honneur de vous prier de bien vouloir faire poursuivre l’enquête (procédure n°2234/2007) de la Brigade de Recherches de PARIS (75) à l’effet d’en préciser les circonstances.

Il conviendra notamment de procéder aux opérations suivantes :

- Entendre les proches Octave PERRIN, Edo REVEIRI sur leur connaissance de l’emploi du temps de la victime.

- Poursuivre l’audition de Maartje ROSSILLON, sur les circonstances qui ont causé la mort de Jeannot REVEIRI et sur le prêt de son téléphone portable à Liesbeth LEGAUCHE notamment.

- Poursuivre l’audition de Francine LEGAUCHE née FLOUET et de George LECAUCHE sur la vie amoureuse de leur fille.

- Poursuivre l’audition de Sonia COSME au sujet de ses rapports avec Liesbeth LEGAUCHE, de ses rapports possibles avec la victime, et de son emploi du temps des 12 et 13 octobre. Chercher d’éventuels antécédents psychiatriques : un recours à la violence par le passé, des tendances suicidaires…

- Entendre Christophe COSME et Catherine COSME née JOULE au sujet de l’emploi du temps de leur fille des 12 et 13 octobre, et de son emploi du temps habituel, hors vacances scolaires.

- Entendre Octave PERRIN, le docteur Gilles BERTRAND (Centre Hospitalier Sainte-Anne, 1 rue Cabanis, 75674 PARIS Cedex 14), Sandra DESTREMAU, Anne-Marnika GUALANDRIS, Bérénice LEFEBURE et Edo REVEIRI sur leur connaissance du cahier à spirale auquel Liesbeth LEGAUCHE fait mention (D 56). Tâchez, autant que faire se peut, de procéder à l’explicitation de son contenu. Afin de comprendre pourquoi Liesbeth LEGAUCHE le présente comme l’élément qui a motivé son acte.

Pour ce faire, vous pourrez procéder à toutes auditions, perquisitions, saisies, réquisitions utiles à la manifestation de la vérité, et ce, vu l’urgence tenant au risque de dépérissement des preuves sur toute l’étendue du territoire national conformément aux dispositions de l’article 18 alinéa 4 du Code de Procédure Pénale.

Le Juge d’Instruction

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**

COUR D’APPEL

DE PARIS

TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

DE PARIS

CABINET DE

M. KLEIN

Juge d’instruction

N° du Parquet : 09/78868

N° de l’Instruction : 978/00065

Monsieur le Directeur du SRPJ de PARIS

En vous priant de bien vouloir mettre à exécution dans le délai imparti, ce mandat et le cas échéant, m’adresser un procès-verbal de recherches infructueuses, conformément aux dispositions du code de procédure pénale.

Le Juge d’Instruction,

Alphonse KLEIN

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« Soyez là, constamment là (c’est ce qu’on appelle avoir de la présence).

Ne soyez jamais inattentif face au monde. Ne tournez pas votre regard au-dedans de vous. Vous le braqueriez comme une loupe grossissante. »

Note 53 (feuillet 39) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Maartje est encore sous le choc d’avoir vu Edouard Baer, Djamel et Mélissa Theriau dans la même soirée. Elle n’écoute pas l’injonction de Jeannot. Préfère se tenir à l’écart.

Elle a pris des photos avec son téléphone portable ainsi que trois petits films (elle n’a pas pu en enregistrer davantage car elle a d’autres films en mémoire et elle n’a pas pu se résoudre à tous les effacer : elle aurait du penser à les transférer sur son ordinateur). Elle a hâte de pouvoir les montrer aux gens qu’elle connaît. Elle se souvient de la fois où elle n’avait pas d’appareil photo, et un téléphone portable trop vieux pour en prendre, de cette fois où elle était avec Liesbeth et avait vu Bono.

Accoudée au bar, dans le coin, loin des lumières de la piste, sa présence rendue discrète par l’ombre approximative, elle repasse, dans un état de légère euphorie, tout le film dans sa tête.

 

- Regarde, j’en reviens pas, regarde !

- Mais quoi ?

- Y a Bono assis là.

- Où ça là ?

- À la terrasse. Juste devant. T’es bigleuse ou quoi !

- T’es sûre que c’est lui ?

- Mais oui, c’est lui. Non mais je rêve ! C’est trop bien.

J’ai l’impression d’être en plein rêve.

Je suis bien coiffée ? Et ma jupe, elle me boudine pas trop ?

- T’es bien sûre que c’est lui, on voit pas bien avec ses lunettes de soleil, et puis c’est loin.

- Tu rigoles, je le reconnaîtrais à des kilomètres. Bien sûr que c’est lui. Et puis regarde on est pas les seules à avoir cette réaction. Si c’est pas une preuve ça !

- D’accord, t’as raison. Mais on fait quoi maintenant ?

- Parfaitement, on fait quoi. On va pas rester plantées là sans rien faire. C’est LA chance de notre vie. On aura jamais une autre occasion comme celle-là. Mon gloss, regarde mon rouge, tu trouves pas qu’il est trop voyant ? Ça fait pas trop vulgaire ? Oh…

- Quoi ?

- On dirait qu’il regarde dans notre direction.

- Oh, j’en reviens pas, je sais plus où me mettre.

- Commence par parler moins fort pour commencer, il n’y a pas que lui qui nous regarde.

- Tu rigoles, tout le monde ne regarde que LUI. Nous, on est nobody. Tu crois que je pourrais aller lui parler, lui demander son adresse, même l’adresse de la prod, j’m’en fous, c’est pas grave s’il me donne pas son adresse perso au premier rendez-vous.

- Parce que t’appelle ça un rendez-vous toi ??

- Bah, si on se voit, même trente secondes…

- Trois secondes, tu veux dire.

- … trois secondes, c’est un rendez-vous.

- Mouais, planifié par le destin.

- Ex-ac-te-ment. Je pourrai lui envoyer une maquette de mes chansons, tu vois, comme ça il pourrait me dire ce qu’il en pense. Et ça pourrait grave me lancer. Tu crois que j’en choisis une ou je lui envoie les quatre ? Il doit être trop busy, j’hésite trop.

- Je pense pas qu’aller lui parler soit une bonne idée. On va le déranger. Et puis regarde les molosses à la table d’à côté, je pense pas qu’ils nous laisseront approcher.

- Mais allez, sois pas si rabat joie. On a rien sans rien dans la vie. Pff, molosses, pas si baraques que ça. J’en connais qui sont plus baraqués. Tu crois qu’il faudra qu’on couche avec eux d’abord ?

- ….

- Relax, fais pas cette tête, je plaisantais.

- T’en serais capable, j’te connais.

- J’suis pas une pute, tu m’prends pour qui ? Mais au fait, où t’as foutu l’appareil photo ? J’ai que dalle sur moi.

- Il est dans la voiture.

- Tu crois que tu peux retourner le chercher ?

- Non, trop loin…

- Et en courant ?

- Et pourquoi moi, pourquoi t’irais pas toi ?

- Il faut bien que quelqu’un surveille, au cas où il s’en irait. Je peux pas me permettre de le perdre de vue, tu comprends ? C’est LA chance de ma vie.

- Ouais, c’est ça. Bien sûr.

Deux heures plus tard, Bono avait rejoint, entouré de ses quatre gardes du corps, le groupe fourni de fans, comme un seul corps (chaque présence semblait excusée par la présence immédiatement voisine) placé à distance respectueuse (à une dizaine de mètres de l’entrée du restaurant),  l’hystérie, palpable (un corps parcouru de soubresauts), contenue par la timidité qui n’est que la peur du ridicule, et avait signé quelques dizaines d’autographes. Il était passé devant Céline qui avait baissé les yeux en souriant et avait signé sur le bras gauche de Maartje, rouge de contentement.

Le soir, Maartje s’était regardée longuement dans le miroir de sa chambre, au-dessus duquel veillait un ange de sapin de Noël qu’elle avait peint à la bombe or. Il m’a signée. Sans pouvoir se le formuler distinctement à elle-même, elle avait eu l’impression d’être devenue une création de Bono. Elle s’était trouvée plus belle. Plus désirable. Plus star.

Elle avait continué de prendre des bains tous les jours, mais en maintenant toujours son bras gauche hors de l’eau, se privant d’une de ses occupations favorites : lire ses BD, de la mousse jusqu’au cou, le pied tournant le robinet d’eau chaude de temps en temps pour maintenir le bain à une température idéale.

Elle avait rangé la bouteille de bain moussant au placard. Elle l’avait rangée derrière les flacons d’huiles essentielles, sans savoir combien de temps elle y resterait.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com