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Art de consommer - 41

Ecrit par Matthieu Gosztola 10.06.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 41

 

J’écris dans ce carnet pour que tu saches ce que je fais quand tu n’es pas là. Il faut que tu comprennes. Comment je me sentais. Que tu comprennes quand je ne serai plus là.

Trois fois par semaine en moyenne, après avoir regardé deux épisodes de séries télé en DVD, quand je suis seule chez moi, mais peut-être devrais-je dire chez toi, dix euros me suffisent pour aller au Marché Plus à côté de chez moi, à côté de chez toi, et acheter tout ce dont j’ai besoin. J’achète les gâteaux premier prix, ce qui me permet d’entasser une dizaine de boîtes sur le tapis de la caisse. En faisant le trajet jusqu’à chez moi, jusqu’à chez moi, je me sens bien. Étrangement bien.

Légère.

J’ai l’impression que je vais faire l’amour. Faire l’amour avec moi-même, avec mon estomac. J’ai l’impression que je vais me faire du mal. Que je vais me défoncer de l’intérieur. Pour tout effacer de ce qui s’y trouve.

Je me reconnais dans le mélange des deux. Le mélange des deux me fait du bien.

 

Rien à garder de ce qui est dans mon corps ; ce qui est à garder est dans ma tête. Ce qui est à garder est mon esprit. Mon esprit est blanc comme l’os.

 

Je mange par petits bouts, je ne m’empiffre pas.

Non, je mange consciencieusement, en écoutant de la musique. Le plus souvent en ne faisant rien. Toute occupée à me concentrer sur les gâteaux que je réduis en morceaux, sur leur texture qui s’effrite sous mes doigts (je laisse les miettes tomber à mes pieds. Je passe l’aspirateur après).

 

J’avale comme peint ma mère (ses immondes croûtes sont sur les murs du salon, encadrées), par petites touches. Je tapisse mon estomac d’une patte dont j’apprécie le goût. C’est un pansement gastrique de plusieurs centaines de grammes.

J’imagine parfois, euphorique, que je vais noyer toutes les blessures, toutes les cicatrices sous les flots de nourriture, en sachant bien que j’ai tort. Mais l’euphorie de s’imaginer que ça peut aller mieux nous fait aller mieux, un temps.

D’autres fois, je fais ça pour me punir.

La punition par étouffement de l’intérieur : je ne veux plus que ça respire au-dedans. Je veux que tout soit bouché.

 

Je me remplis, jusqu’à ce que je ne puisse plus avaler une seule bouchée.

Alors, je jette les paquets que je n’ai pas réussi à finir (pourquoi les garder ? Le rituel doit être recommencé du début à chaque fois) et je bois deux litres d’eau chaude avant de m’enfermer dans les toilettes. Ensuite, quand tout est fini, je me lave les dents, une fois, deux fois, remettant du dentifrice sur la brosse entre les deux, puis j’avale des pilules de potassium, et je prends des minéraux, pour préserver mes os.

Je donne à manger à mes poissons rouges, puis j’ouvre le tiroir de ma commode et j’en sors mes peluches : Ben, George, Patachon, Patachon II, que je dispose autour de moi dans mon lit une place.

Je me couche rapidement, car j’ai des vertiges, dus à la baisse de tension dont ne cesse de me parler mon médecin.

 

Dans mes rêves, je suis légère. Je flotte.

Mais avant, je me redessine. Prélude au sommeil : ce noir de la conscience, trop court, où je laisse mon corps derrière moi.

 

Dans le noir, je fais aller et venir mon doigt le long de mon crâne, de mes phalanges, métacarpes, carpes, cubitus, radius, coudes, humérus, omoplates, clavicules, vertèbres cervicales, mandibules. Le long de chacune de mes côtes. Je n’oublie pas les vertèbres lombaires, le coccyx, mon pubis.

J’appuie légèrement, j’affine chacun de mes contours.

Je replie mes jambes : phalanges, métatarse, tarse, péroné, tibia, rotule, fémur, je déplie mes jambes.

 

Tu ne sais pas que j’ai un copain. Je te dis que je vais chez ma meilleure amie, mais c’est chez lui que je vais. Mon copain adore manger (et moi j’adore lui préparer des repas : je dispose savamment les mets dans l’assiette avec mon sens de l’équilibre – je suis douée pour la présentation –, Mystère au dessert. Pas ceux avec un cœur de chocolat fondant. Les meilleurs : ceux avec un cœur de meringue). Heureusement. Je ne supporterais pas qu’il ne mange pas. J’ai besoin de le voir manger, prendre toute cette énergie, absorber toute cette force contenue dans les aliments.

Cela me fait du bien. Cela me rassure.

 

Elle aurait aimé qu’il lui montre des photos de lui quand il était bébé. Elle se demandait s’il avait été un bébé potelé ou mince.

Mais il lui avait dit ne pas en avoir avec lui, et elle ne voulait pas aller chez ses parents, pour qu’ils lui fassent à manger, et lui sourient en lui passant les plats. Elle ne pourrait pas vomir ; elle n’oserait pas. Elle se sentirait prise au piège.

 

Une fille pro ana qui était dans ses contacts msn mangeait trois tartines de Nutella quand elle arrivait chez son copain.

Une autre allait chaque week-end chez son copain.

Ce qui la désolait, c’était de ne pouvoir faire le compte des calories qu’elle ingérait avec les repas qu’il lui préparait. Et, même si elle insistait toujours pour ne prendre que de petites parts, c’était toujours trop. Beaucoup trop.

Elle prétextait parfois des maux de ventre, des ballonnements. Il lui était arrivé de dire qu’elle souffrait d’une gastro, pour pouvoir échapper à un repas qui s’annonçait très calorifique.

Mais elle ne voulait pas le blesser, sachant qu’il avait préparé à manger pour elle. Le plus souvent, elle disait : d’accord, mais un tout petit peu. Tu sais que j’ai un estomac de moineau.

 

Une autre avait déjà été hospitalisée, mais contrairement à elle pour une durée qui n’avait pas excédé les deux mois.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com