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Art de consommer - 40

Ecrit par Matthieu Gosztola 03.06.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 40

 

Maartje appelle Liesbeth pour lui demander si c’est elle qui a donné son nouveau numéro à Jeannot. Elle ne se montre pas énervée, bien qu’elle le soit au fond d’elle. Elle sait ce qui s’est passé. On ne peut pas être énervé contre quelqu’un à qui il vient d’arriver une chose pareille. On essaie juste d’être le plus naturel possible, de ne pas être trop gentil, trop attentionné, pour que la personne ne pense pas que l’on a pitié d’elle.

 

Elle ne sait pas que Liesbeth n’a pas envie de lui parler, qu’au moment où elle l’appelle elle est en train de recopier le journal intime de sa sœur.

Elle change les « je » en « elle », ajoute des passages qu’elle a lus dans son blog, des mots qu’elle a entendus dans sa bouche.

Elle ne veut pas le jeter sans qu’il en reste une trace.  Elle veut que cette trace ressemble à une fiction.

Pour mettre encore plus de distance, elle donne à « elle » un prénom qu’elle ne pourrait pas trouver, elle en était persuadée, ailleurs que dans un couvent ou un roman.

Elle essaie de se persuader que la fin du roman sera fictive, comme toutes les fins de roman. Elle essaie de se persuader qu’elle ne connaît pas déjà cette fin.

Mais elle n’y arrive pas. Le « je » reprend le dessus toutes les fois où elle se rend compte que ça ne changera rien. Qu’elle n’est pas dupe. Qu’elle ne le sera jamais. Le « je » reprend très vite le dessus.

 

Au début de la puberté, Marnika-Madeleine avait pris du poids, comme toutes les jeunes filles, suite à une augmentation de son tissu adipeux.

Une fille au collège lui avait dit devant ses copines qu’elle était grosse. Elle avait oublié son visage. Mais elle n’avait pas oublié sa remarque.

Elle avait fait un régime amaigrissant, pour se rapprocher du modèle dominant. Elle pensait, comme toutes les jeunes filles, que pour plaire il fallait se conformer au modèle dominant.

Et c’était vrai, bien sûr.

De tous les changements, seule la pousse de ses seins, qui n’advenait pas, à son goût, suffisamment, aurait pu la contenter. Elle se demandait le matin, soupesant, soulevant, avec ses mains ce qu’elle pouvait soupeser, soulever, « quand est-ce qu’ils poussent », sans savoir que la véritable adolescence pour les seins correspond bien souvent à l’éveil d’une sexualité régulière, quand les filles prennent la pilule.

Grandir, ce devait être refuser ces transformations, qui étaient apparues trop rapidement.

Retrouver son corps d’enfant. Celui dans lequel on se sentait bien. Celui que l’on avait appris à aimer.

C’était avec ce corps que l’on voulait aimer. C’était ce corps que l’on voulait faire aimer. Pas l’autre, qui était venu sans qu’on ne demande rien.

 

On commence par sauter des repas.

 

Avant, sauter un repas était interdit. C’était le temps où le goûter était très apprécié.

Il fallait veiller à chaque repas à varier les apports nutritionnels. Même au goûter. On veillait pour nous.

Qu’est-ce qui se passerait si on sautait un repas ? On n’osait pas envisager ce qui pourrait se passer si on sautait un repas.

Avant était cette période de l’enfance où l’on avait parfaitement intégré l’interdit, ce qui nous poussait à ne jamais remettre en question les fondements même de ces interdits. Avant était cette période de l’enfance où l’on était très protestant.

C’est quand le corps commence à nous imposer une image de nous-mêmes autre que celle que nous nous étions figurée comme étant le prolongement naturel (la preuve indélébile) de notre identité, qu’alors, commence une nouvelle enfance, qui n’a plus rien à voir avec l’ancienne.

Une enfance sans foi ni lois.

 

400.

C’était le nombre quotidien de calories à ne pas dépasser.

Avant de manger, elle devait peser les aliments, faire le compte des calories. Elle notait tout sur un carnet. La couverture était en carton plastifié. Snoopy, sa timbale, et une phrase qu’il répétait souvent, se trouvaient sur la couverture.

Elle notait chaque détail puis posait les totaux. Elle était bonne en additions. Elle avait toujours été bonne en additions.

Elle vérifiait en se servant de la fonction calculatrice de son téléphone portable. Quand même.

 

Lundi midi : une salade avec du fromage de chèvre, une banane. Lundi après-midi : une pomme. Le soir : rien. Total : 340 calories. Mardi midi : petits pois, poissons pané, une pomme. Mardi soir : rien. Total : 360. Etc.

Elle devait parfois refaire le compte le soir, en fonction de ce qu’elle avait laissé dans son assiette à dessert (elle mangeait toujours dans des assiettes à dessert) ou de ce qu’elle avait repris. L’objectif étant de laisser et de ne jamais reprendre. Bien sûr.

Quand elle reprenait, elle corrigeait le total, puis allait se faire vomir. Mais le plus souvent elle ne laissait ni ne reprenait.

 

Chaque jour, elle devait faire deux heures de sport, ou vingt minutes de corde à sauter. Ça permettait d’éliminer davantage encore que la course à pied. Elle s’était acheté une corde à sauter sur internet qui mesurait le nombre de calories éliminées. Le chiffre s’affichait sur un écran à cristaux liquides incrusté dans la poignée droite en plastique bleu clair.

 

Marnika-Madeleine ne supporte pas se voir dans le miroir. Elle se trouve énorme. Qu’elle ait perdu quatre kilos lui semble être un mensonge. Je suis une grosse vache.

Est-ce que quelqu’un aurait pu dérégler son impédancemètre ? Toute la famille s’en sert, sauf sa petite sœur. La seule à souffrir de surcharge pondérale.

C’est mieux qu’un pèse-personne. Elle a acheté son « bodysignal en verre » avec l’argent que lui ont donné ses grands-parents pour Noël. Elle ne l’a pas choisi pour son design, auquel elle a été sensible. Elle l’a choisi parce qu’il affiche le poids sur un écran tactile en chiffres discrets, illisibles de qui n’est pas directement concerné (la vendeuse lui a fait une démonstration avant l’achat, vantant tous les autres mérites), ainsi que d’autres détails en rapport avec la masse graisse, le volume en eau du corps, et autres choses encore, des détails qu’elle a eu besoin, très vite, de comprendre.

Trois mémoires (on part du principe qu’il n’y a pas plus de trois femmes par ménage en âge de se soucier de leur poids) permettent un suivi personnalisé du poids, l’impédancemètre pouvant reconnaître automatiquement l’identité de celui ou celle qui s’en sert. Une seulement est utilisée (par sa mère). Elle ne veut pas laisser de traces.

 

Elle aimerait retoucher ses photos sur ordinateur mais elle ne sait pas se servir de Photo Shop et elle n’a pas envie de passer des heures à lire l’aide en ligne sur les forums de retouche de photo, ou le mode d’emploi du logiciel.

Elle admire ces tops models dont on voit les os, que l’on peut admirer sur les sites pro ana. Qu’ils n’existent pas n’est pas important.

Elle arrive à oublier qu’ils ont été retouchés, pour se concentrer sur leur apparence idéale.

 

Pourquoi j’aime mes os.

On la prendrait pour une folle, si elle en parlait ailleurs que sur le forum.

J’aime mes os parce que c’est moi. C’est ce que j’ai de vrai. La graisse, ce n’est pas moi. Je dois enlever toute cette graisse pour faire affleurer ce vrai moi, celui que personne ne peut voir. Celui que Monsieur Bertrand ne veut pas voir.

Je n’ai plus personne avec qui parler de ce moi que je construis, hormis Ben, George, Patachon et Patachon II.

Je leur en parle seulement quand le silence crie dans ma tête, et depuis que l’administrateur du site pro ana dont j’étais l’une des membres les plus fidèles, a été contraint de le fermer. Une page noire apparaît quand on tape l’adresse (c’est resté ma page d’accueil, et je me branche sur Internet tous les jours) qui affiche un lien : http://www.anorcri.com/index/index.php.

Je ne suis pas anorexique. Je suis quelqu’un qui veut changer son corps, pour ressembler à celle que je vois dans ma tête, et que je ne vois jamais dans le miroir.

- Mais, ma chérie, il faut manger, tu sais, c’est important pour toi.

Tu peux te la garder ta bouffe. - Mais bien sûr, maman.

- Je te ressers ?

- Mais bien sûr maman.

- Ça me fait plaisir que tu manges comme ça.

- C’est que c’est bon ce que tu prépares.

Vas-y, j’irai tout dégueuler quand vous serez au dessert.

 

Je me ferai vomir, ça me fait jouir.

Une jouissance en sourdine.

Une jouissance lasse, sans à-coups.

 

Je me ferai vomir. Quelques impulsions de l’index et du majeur suffisent pour que ça coule directement sur les feuilles de papier toilette que j’ai empilées au fond. Ça suffit pour que tout sorte, maintenant.


De l’autre main, je tiendrai mes cheveux sur le côté.

J’entendrai les rires et les éclats de voix, à peine atténués par la distance et la porte que j’aurai verrouillée.

Votre bonheur stupide est impudique.

Le pire, c’est les repas de famille.

 

Je me moucherai.

Je ne veux pas être comme toi. Je déteste que tu me compares à toi.

Je tirerai la chasse.

J’ai détesté voir apparaître des seins à la puberté que tu as immédiatement comparés à ceux qui avaient éclos sur ta propre poitrine.

Je passerai dans la salle d’eau, et me laverai les dents avec application, avant de retourner à table.

Mon retour ne provoquera pas le plus petit séisme à table. Vous ne voyez jamais quand je me fais vomir.

Tu ne vois jamais.

Je serai si légère que je léviterai à un millimètre de la chaise sur laquelle je serai retournée m’asseoir.

Exprès, je fais du bruit parfois ; exprès, je laisse des indices. Pour que tu voies. Pour que tu m’engueules, que tu me dises d’arrêter. Que tu sortes de tes gonds. Que tu exploses.

 

Ton calme me donne envie de crier.

Tes sourires me font mal au ventre.

 

J’explose pour deux quand je suis agenouillée au-dessus de la lunette. J’explose pour toi. Contre toi.

 

Tu te contentes de me demander quand je rentre des cours comment s’est passée ma journée, si je ne suis pas fatiguée, si j’ai eu de bonnes notes, si j’ai mangé. Mais tu oublies toujours de me demander si je me suis fait vomir.

 

Bizarrement, je compte encore sur toi.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com