Identification

Art de consommer - 4

Ecrit par Matthieu Gosztola 21.09.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 4

 

La piste est éblouie de tâches de lumière multicolore de formes géométriques. Une fille, un verre à la main, se déhanche, comme au ralenti, ses mouvements ayant quelque chose d’hypnotique, les hommes laissent mourir leurs regards sur son déhanché, ses gestes sont de plus en plus lents.

La musique s’arrête, elle retourne s’asseoir à une banquette en titubant légèrement.

Edouard Baer, un génie en soirée, meilleur en impro que dans ses films (les réalisateurs le laissent d’ailleurs souvent libre d’agir face à la caméra comme il l’entend) que l’on devrait filmer soirée après soirée, après quoi l’on publierait les meilleurs moments en DVD (il y en aurait beaucoup : il faudrait penser à les éditer sous forme de coffret, dont le livret serait préfacé par Frédéric Beigbeder), imitant Laurent Gerra imitant Bernard Pivot.

Stéphane M*** parlant avec une étudiante de Pari IV ou une étudiante de la Sorbonne hochant la tête avec régularité, très près. De loin, il était difficile de faire la distinction.

Stéphane M*** était l’animateur de la revue B***. Il n’était pas qu’homosexuel. Coucher avec des jeunes étudiantes de Science Po ou de Paris IV persuadées d’avoir à apporter une pierre au grand édifice de la littérature française, et peut-être, mondial, était davantage qu’un loisir. C’était un sacerdoce.

Malheureusement, il ne devait se contenter que d’un petit nombre. Les inexpérimentées, les provinciales.

Les autres voulaient du concret, n’accordaient pas plus d’importance aux mots qu’il leur disait qu’elles n’en accorderaient à la promesse faite par un drogué en état de manque.

 

Les étudiantes qui lui apportaient une nouvelle qu’elles jugeaient « décapantes » et « anticonformistes » (elles prononçaient les deux mots ; elles ne savaient pas quel mot il avait choisi, des deux ; elles ne le connaissaient pas encore) prévenaient que si ce n’était pas assez trash, elles pourraient aisément « en rajouter ». Si ça l’était trop, elles pourraient apporter des corrections, pour que leur « prose » soit « plus light ». Toutes les corrections qu’il jugerait nécessaires. Et qui le seraient, s’il jugeait qu’elles l’étaient.

Elles s’étaient fait jurer, si elles avaient un jour cette discussion, de ne rien concéder, pas la moindre virgule. C’était sans compter sur le pouvoir de séduction de l’indifférence, qu’elles rendaient intermittente, de Stéphane M***.

 

Il était né dans le sixième arrondissement. Selon lui, chaque arrondissement était marqué par son propre style littéraire. Le style qu’il préférait ? Celui du septième. Oui, il avait appris à évoluer, un peu, concédait-il en riant.

Elles adoraient le faire rire. Les inexpérimentées. Et même les autres, les dures à cuire.

 

Djamel collé contre l’oreille de Mélissa Theuriau, la faisant rire aux larmes.

Jeannot n’avait rien à dire sur Mélissa Theuriau.

C’était sans compter sur Théodore.

 

- P’tain, elle me fait grave bander, soupire Théodore en fourrant une chips dans sa bouche.

- Tu viens en boîte avec ton sachet de chips, toi ? s’intéresse Jeannot. T’es un original ! J’en reviens toujours pas d’avoir réussi à te faire entrer. Je suis trop fort ! Il se retient d’ajouter à l’assemblée : « Regardez, j’ai réussi à faire entrer ce naze, c’est qui la star ici ? »

- T’en veux ? Super la nouvelle recette. Super le nouveau goût. Trop cool, il fallait y penser.

- Nouvelle, nouvelle, ça doit faire six mois qu’elles sont au Super U, remarque l’une des filles que Jeannot a amenées, contente de pouvoir placer une phrase dans la conversation.

Théodore n'a pas d'argument en bouche, trop occupé à piocher dans son sachet déjà bien entamé.

- Elle est trop trop bonne, ajoute-t-il, comme pour préciser sa pensée, semblant ignorer que des oreilles féminines sont proches.

Thibaut lance un regard profond dans sa direction, pendant qu'il se lèche les doigts.

- T'en veux, propose Théodore.

- T'es con ou quoi, c'est une fille de la télé, pas la peine d'avoir des vues dessus, philosophe Thibaut.

Un ange passe.

La musique s’est arrêtée.

Edouard Baer a insisté pour que le silence se fasse pendant une minute. « Une minute de silence pour tous les gens qui dorment ». Il a voulu instaurer juste après une nouvelle minute de silence, cette fois-ci pour « tous les gens qui ne dorment pas, mais s’ennuient en conséquence ». Le DJ ne l’a pas laissé faire, mais a accepté de lui passer le micro en compensation. Ce dont il a profité pour chanter Brassens en imitant Robbie Williams.

 

Après ça, Edouard Baer a enchaîné sur une imitation de Chirac parlant d’érotisme japonais. Il a fallu que le DJ reprenne les commandes, car la soirée commençait à ressembler à un des sketchs étirés qui sont devenus la marque de fabrique de l’acteur.

 

Jeannot a rejoint l’autre piste, au fond de la boîte, où quelques filles dansent, leurs mouvements épousant les rythmes d’Umbrella, pendant qu’au même moment le clip est projeté sur le mur blanc du sous-sol.

Des hommes en costard sifflent des bières, affalés sur les banquettes. Trois d’entre eux regardent fixement les culs frétillants des filles.

 

Ceux-là ne tenteront aucune approche ce soir, songe Octave.

Jeannot l’a rejoint. Il semble lire dans ses pensées, psalmodie : « Ils rentreront chez eux à pied, vers six heures, puis noieront leurs désirs dans des rêves ternes, entrecoupés du sommeil profond de celui qui a trop bu. »

- Baudelaire, sourcille Octave?

- Non, Baudelaire, aurait était plus direct. Dans Mon cœur mis à nu, il aurait écrit quelque chose comme (il fait semblant de réfléchir, le front plissé) : qui mâte ne consomme pas !

- Ce sera donc la phrase de la soirée. Je la publierai sur mon blog.

- C’est trop d’honneur, dit Jeannot, la main sur le cœur.

- Bon, on descend ? On rentre ?

- On descend. (Fort) Ecoutez tout le monde, on descend !

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 2150

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com