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Art de consommer - 39

Ecrit par Matthieu Gosztola 27.05.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 39

- Oui, le père de ma fille est très riche.

Il l’a eue tard. Il voulait un enfant. Ça n’avait pas été évident de faire redémarrer la machine à cinquante ans. Ils avaient dû s’y reprendre à deux fois.

Qu’est-ce qu’on prend cette fois ?

Ils avaient le choix entre des mignonnettes de Rhum vieux Agricole, de Rhum Vieux Clément, de Rhum Agricole Vieux Martinique (Cuvée Spéciale Homère Clément), de Rhum Agricole Blanc, d’Apéritif d’écorce d’orange, d’apéritif à la Châtaigne, d’Apéritif à la figue, d’Apéritif à la framboise, d’Apéritif aux noix, d’Apéritif de Bretagne BZH, d’Apéritif pêche, d’Apéritif aux prunes et aux pruneaux, d’Apéritif de Bretagne à la prêche blanche, d’Hydromel Chouchen, de Martini Bianco, de Martini Rosso, de Pineau des Charentes, de Pommeau de Normandie, de Porto Rozès, de Punch Corsaire, de Tequila Sauza, de Vulcain l’Auvergnat, de Vodka Absolut, de Vodka Wyborowa, de Cognac Bisquit, de Whisky Chivas Regal 12 ans, de punch Corsaire aux Citrons, de crème de cassis, de crème de mûres sauvages, de crème de framboises, de crème liqueur pistache, de crème liqueur saveur biscuit, de grand Marnier cuvée centenaire, de liqueur au caramel, de liqueur d’amande, de liqueur de café Kahlua, de liqueur de cerise, de liqueur de fraise de Plougastel, de liqueur de Génépi, de liqueur Orange Curaçao, de liqueur de melons.

Ils avaient pris deux mignonnettes Hpnotiq (nouvelle liqueur à base de Vodka Premium, de Cognac et de jus naturels de fruits exotiques).

- Je voulais être indépendante… je voulais ne dépendre de personne. Il me faisait comprendre qu’il était tout pour moi… que je lui devais tout.

- Alors ?

- Alors, je suis partie évidemment.

- Il a appris pour ton métier ?

- Il a appris pour mon métier...

- Tu lui a dit ?

- Non, je sais pas comment… Il ne comprend pas. Il dit que je peux venir vivre avec lui, que ce sera pareil, même si je ne l’aime pas. Il ne comprend pas quand je lui dis que je veux m’en sortir sans lui. Il est venu une fois au Baron… il voulait me payer… je lui ai dit d’aller se faire foutre…

Tiens, passe-moi cette mignonnette. Je n’ai encore jamais essayé ça.

Pourquoi le Baron ? Je suis arrivée à Paris ; je ne connaissais personne. J’ai passé un entretien avec la patronne. Ça s’est très bien passé. J’avais trouvé l’adresse sur le Pariscope. C’était « le club incontournable » de la capitale.

Je pouvais commencer le soir même. J’étais avec mon col roulé. Est-ce qu’il fallait que je me change avant ?

Je me mets toujours au bar. Sur mon tabouret, je croise les jambes, en jupe noire courte et bas, ça excite les mecs. Mais pas cette fois. Là, j’avais mon pantalon. J’ai le temps de beaucoup fumer, beaucoup lire. Mais pas ce soir. Je n’avais qu’un vieux poche dans mon sac à main, et je n’osais pas le sortir. J’ai fumé par contre, beaucoup, la main tremblant légèrement quand un homme est venu poser sa main sur mon bras, m’a demandé s’il pouvait s’asseoir à côté de moi, comme si je pouvais répondre, décemment, non, et m’a complimenté sur mon pull, il disait que ça me donnait un côté mystérieux, je crois surtout qu’il avait envie de voir ce qui se cachait derrière, j’ai demandé mille euros.

 

- C’est joli ce tatouage sous le sein. C’est un dauphin ?

- Oui, il a bavé un peu. Ça fait longtemps.

- Allez, raconte !

- C’est le père d’une copine qui me l’a fait. J’avais dit que je le ferai alors je l’ai fait. J’étais très jeune.

- Un dauphin, c’est joli. C’est original.

- Oui, j’ai hésité entre un dauphin et une libellule. En même temps, je l’ai fait en Bretagne.

- Tu as quand même bien fait de choisir le dauphin.

- Tu trouves ?

 

L’impression pour l’homme d’avoir de nouveau huit ans, la tête posée contre l’opulente poitrine.


- On commande quelque chose avec le room service ?

- Pourquoi ?

- Tu veux du coca ? Edo avait étalé sur le lit le contenu du mini bar. La plupart des bouteilles ou cannettes à n’avoir pas été ouvertes étaient des boissons non alcoolisées.

- Tu en prends ?

- Du Light ?


- Je vis très sainement, pas d’excitants comme le café… L’alcool c’est autre chose. Des cigarettes, oui, mais des Marlboro light. Je prends du thé, à la rigueur.

 

- Un tailleur Chanel, oui, je ne dis pas, de temps en temps, mais ça ne m’intéresse pas plus que ça.

 

- Je mange bio.

La première chose que je fais en rentrant, après une nuit, que je me fais, c’est un plat de pâtes.

 

- Je dors plus de douze heures.

 

- Ma fille ne mange que du bio.

- Tu es déjà sortie avec un de tes clients ?

- Oui, une fois…

- Ça a duré longtemps ?

- Trois mois. Je crois.

 

- Tu as quelqu’un ?

- Non.

- Si tu avais quelqu’un, tu lui dirais ce que tu fais ?

- Non.

Je vais faire ça encore cinq, six ans.

 

- Ils sont bien tes clients ?

- Impec.

 

Elle ne lui dit pas ce qu’elle a dit avant-hier à la journaliste qui l’aide à écrire le volume II, par téléphone, la journaliste ayant la possibilité de brancher un dictaphone numérique, par un adaptateur, directement sur la ligne téléphonique.

Elle ne lui dit pas qu’ils l’appellent souvent, veulent s’immiscer dans sa vie privée, et que les trop casse-couilles, elle les envoie chier, parce que c’est pas gérable. Les autres, elle les laisse espérer, en leur disant que peut-être un jour, qui sait… On sait jamais de quoi demain sera fait…

La journaliste savait. Ce genre de truc…

- Voilà.

Comment elle faisait ?

Elle avait un portable pour le boulot bien sûr, avec un répondeur qui n’était pas personnalisé. Elle avait toujours beaucoup de messages. Plus de textos encore, mais elle ne les prenait pas en compte. Elle avait un site internet ; elle avait des photos très suggestives. Depuis qu’elle avait mis en ligne certaines photos, elle devait consulter ses messages au moins tous les deux jours. Sinon sa messagerie était saturée. Si la voix ne lui plaisait pas ou qu’elle était trop hésitante, elle appuyait sur 2 tout de suite.

 

- C’est joli, ce bracelet.

- Je l’ai acheté aux seychelles.

J’y retourne cet été. J’aimerais retourner à Venise en septembre, y aller en train.

 

- Si on s’était rencontrés dans d’autres circonstances, tu crois que… ?

- Peut-être.

 

- On partira à Venise pour le week-end. Non, pas en train. Je veux que tu sois fraîche quand on arrivera, que tu aies juste envie de prendre une douche dans le quatre étoiles que je nous aurai réservé.

Mais pas de dormir.

 

Il aurait pu passer directement au dernier stade, en oubliant le second. Mais il s’était endormi.


- Je suis là pour toute la nuit.

Je reste à côté de toi.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com