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Art de consommer - 38

Ecrit par Matthieu Gosztola 20.05.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 38

 

 

Jeannot fractionne un lexomil en quatre, avale trois morceaux.

Ne vous privez jamais de l’essentiel, quelle que soit la situation subie par votre entourage. Vous passez avant.

Si vous deviez vous sacrifier, vous finiriez par faire subir à votre entourage vos frustrations, et alors les dommages seraient supérieurs à ceux causés par un recentrement bien compréhensif sur vous.
Non. Plutôt ça :

Il ne faut jamais être frustré, sinon on fait payer aux autres cette frustration, laquelle vengeance entraîne des exclusions qui sont elles-mêmes génératrices de frustration.

Voilà. Privilégier ce qui est court.

N’ayez besoin de personne. N’attendez jamais rien de quiconque.

Tenez-vous constamment à l’abri de la déception, comme des coups de soleil à la plage.

Figurez-vous l’amitié comme l’apaisement que nous donne le bruit du ressac pendant qu’on enfonce ses pieds dans le sable chauffé par le soleil. 
Et l’amour comme une baignade, pour faire corps avec les éléments. La baignade devant, pour être réussie, réunir plusieurs critères.

Absence de courant (d’où l’importance de choisir la bonne portion de mer), durée point trop longue (pour ne pas risquer d’attraper froid), tête maintenue hors de l’eau (pour ne pas risquer de boire la tasse, et accessoirement de se noyer, ce qui est, on en conviendra, beaucoup plus rare), et nage circonspecte, pour éviter tout contact désagréable avec des algues ou des méduses.

Le plus important étant (il faut se le répéter à intervalles courts et réguliers), de ne jamais perdre de vue la plage.

 

Une heure plus tard, sans raison sérieuse, il prend deux Témesta. Il lui reste du Valium et des Rivotril. Il ne manque de rien.

 

Pour être heureux, il faut ne dépendre de personne. Pouvoir convoquer, sans faire appel à personne, tous les éléments qui suffisent à son bonheur.

Il appuie sur la touche pause de son dictaphone numérique.

Il dit : « non, c’est faux ».

Il appuie sur la touche rec.

Pour être heureux, il faut réaliser quelques-uns des rêves que l’enfant que l’on était a pu formuler.

Il appuie sur la touche stop de son dictaphone numérique. SAVING apparaît et clignote quelques secondes.

 

Il manque de s’endormir dans son bain, lit en sautant des pans entiers une confession d’une call-girl. Tourne les pages avec dédain, fumant une cigarette. Il ne se privera pas de dire à son père ce qu’il en pense.

À un petit rire.

Edo tombait souvent amoureux.

Il essayait de se raisonner. Régulièrement. Aussi régulièrement qu’il tombait amoureux.

Il ne le croyait pas quand il lui disait qu’il était amoureux de la fille avec qui il avait passé la nuit. Celle qu’il voyait deux fois par mois. Qu’il appelait presque tous les jours.

Une des filles qu’il voyait régulièrement avait publié un livre. Sous un prénom qui n’était pas celui qu’elle donnait à ses clients. Qui n’était pas son prénom d’état civil, non plus. Elle avait refusé de lui donner son vrai prénom, car c’était celui qu’avait choisi sa mère.

Il avait un peu insisté.

Non, elle tenait à respecter quelques règles.

Il l’avait acheté à la FNAC. Le livre avait été bien promotionné : les couleurs de la couverture flashaient, ça attirait automatiquement le regard, et il avait été mis à plat au rayon cinéma, pour qu’on ne puisse pas ne pas le voir quand on passait devant. Il se l’était fait dédicacé. Elle avait mis love, et en dessous, une signature qu’il n’avait pas réussi à déchiffrer.

 

La plupart des hommes tombent amoureux des filles superbes avec qui ils couchent.

- Je suis là pour toute la nuit. Mets un protège-famille. Je te suce un peu avant si tu veux.

Et le fait qu’elles soient prostituées n’y change rien.

 

- Non, je t’assure, j’ai vraiment joui tout à l’heure.

Tu as dû sentir mes contractions.

- Non.

- Mais si, ça s’est passé au moment où j’ai pris ta tête dans mes mains et que je l’ai serrée fort entre mes cuisses.

- J’aime quand tu me caresses les cheveux pendant que je te lèche. Dis-moi quelque chose sur toi.

- Eteins d’abord la grande lumière. Allume la lampe sur la console Louis quelque chose. Déplace le commutateur pour régler l’intensité. Voilà.

J’ai une petite fille.

 

La call-girl écrivaine était cette femme. Il lui demandait souvent de venir. Qu’elle écrive la rendait plus attirante à ses yeux.

Il ne savait pas qu’elle était en cours d’écriture du volume II, qui était le pendant critique de sa confession, au cours duquel elle se laissait aller à juger librement. Et que, étant l’un de ses meilleurs clients, l’un des seuls qu’elle continuait à voir (elle refusait des clients pour s’accorder davantage de temps pour écrire), il guidait son inspiration.

 

Ce métier a une marge de pourboire que l’on ne trouve dans aucune autre profession.

Hormis les suppléments toujours précisément tarifés pour un ajout de temps, ou une multiplication des services proposés, beaucoup de cadeaux : fleurs, quand ils commencent à être amoureux, bijoux, quand ils le sont tout à fait, billets d’avions quand ils vous considèrent comme votre maîtresse.

Ce sont les trois stades par quoi tout client fortuné (ce qui est presque un pléonasme) peut passer, si vous êtes une call girl douée.

Il y a bien un quatrième stade, mais pour lui, pas pour vous, car, atteint, il marque la rupture avec le client : c’est celui où il montre le désir que vous arrêtiez ce que vous faites.

Le troisième stade peut sembler le plus avantageux. Serait le plus avantageux si seulement les billets n’allaient pas toujours par deux et que la deuxième personne à embarquer à vos côtés n’était pas la plus proche de vous, à l’instant où, dépliant la pochette cartonnée, vous découvrez la destination. Ouaaaaaaa. Avant de refuser, poliment, à moins qu’il ne consente à vous payer 1500 euros par journée passée avec vous.

Ce n’est pas votre amant, c’est un client.


- La première fois que j’ai fait l’amour, pourquoi tu me demandes ça ?

- La première fois que j’ai fait l’amour ? C’était tôt, trop tôt.

- Tu ne veux pas me dire l’âge que tu avais ?

- Trop jeune, je te dis.

- Elle a quel âge, ta fille ?

- Cinq ans.

- Elle s’appelle comment ?

- Laure.

- C’est un joli prénom.

- Je l’ai eue très jeune.

 

Certains clients ont besoin de faire les choses à l’envers, ne se satisfont pas de cet échange tarifé. Ils cherchent à poser les bases d’une relation, après qu’elle a atteint son maximum d’intensité, et après qu’elle a été irrémédiablement faussée puisque fondée sur un rapport d’argent.

Les choses ne peuvent pas se renverser, mais ça, les hommes ne le savent pas ; ou ne veulent pas le savoir.

Ils espèrent, ils persévèrent.

 

Petite chose avortée que la relation entretenue avec le client.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com