Identification

Art de consommer - 37

Ecrit par Matthieu Gosztola 13.05.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 37

 

Il fait défiler les noms de son répertoire. Il utilise le numéro qu’il a enregistré la veille.

Il appelle Claude. Il réussira peut-être à l’avoir aujourd’hui. Il ne lui a pas parlé depuis des années. Il a eu son numéro de portable en téléphonant à ses parents. Ils ont eu l’air content de le lui donner.

Il avait bien eu son message. Il était professeur de philosophie dans un lycée parisien. Les élèves n’ont rien à faire de la philosophie, et encore, il est dans un lycée réputé, rien à voir avec la banlieue parisienne, il a eu beaucoup de chances de tomber sur « la mort » à l’oral de l’agrégation.

Il doit parler du désir pour avoir quelques têtes qui se lèvent, quelques crayons qui s’arrêtent de dessiner dans les marges.

Un collègue était tombé amoureux d’une élève.

Elle était discrète, s’asseyait toujours au fond de la classe, ne levait jamais la main pour prendre la parole. Il faisait distribuer les copies qu’il avait corrigées par un ou une volontaire, ce qui lui enlevait la nécessité d’avoir à dire un mot sur chaque.

À la fin de l’année scolaire, ils étaient devenus intimes.

Non, les seuls intéressés savaient comment ils s’y étaient pris.

À partir du moment où elle avait exprimé son désir pour lui, il avait cessé de la désirer. Elle était devenue banale tout à coup.

Ses phrases, qu’elle voulait le reflet exact de ses sentiments, étaient communes, et étaient affadies par les tics langagiers de l’adolescence. Ses phrases l’enlaidissaient, retiraient à son corps la part d’absolu qu’il y avait mis. Il avait regretté de ne pas s’en être tenu au fantasme. Il s’était montré très froid, avait considéré ce qu’elle lui avait montré d’elle comme une trahison.

 

Il regarde son assiette vide. Il regarde son portable à droite de son assiette. Il a laissé le clapet ouvert. Personne n’est venu débarrasser. Il est en terrasse. Il est seul à être en terrasse. Il a un peu froid.

S’il a un peu froid, c’est qu’il fait froid. Rien d’étonnant : il fait nuit. Il se décide à rentrer.

Il se rend compte que sa poubelle n’a pas été vidée. Il sort le sac plein à ras bord, tire sur les ficelles rouges, fait un nœud. Il tapote avec sa main droite sa poche droite en se dirigeant vers la porte d’entrée.

Ouvrant la porte du local poubelle, il manque de blesser une vieille femme sur le point d’en sortir. Il lui sourit, bien qu’il ne lui ait jamais adressé la parole. Il y pense au moment de lui sourire. Il y pense encore au moment de lui dire bonsoir.

 

Elle pratiquait le tri sélectif. Est-ce que lui pratiquait le tri sélectif ? Non, il ne savait même pas en quoi ça consistait. En quoi ça consistait exactement. Bien sûr, il en avait déjà entendu parler.

Elle mettait dans le conteneur vert les bouteilles de cidre, les bouteilles de vin, les bocaux de cerises, quand les cerises étaient mangées. Les pots de confiture qu’elle faisait l’été : mirabelles, prunes, et sa spécialité : la confiture de figue avec des noix. Celle-là partait plus vite que les autres. Quand ses petits-fils venaient lui rendre visite, ça pouvait aller vite. Assez vite.

Elle mettait dans le conteneur les pots de yaourt la Laitière. Un dessert chaque midi et un chaque soir. À ce compte…

Mais attention, il fallait vérifier avant que tous les bouchons, capsules, ou couvercles avaient été retirés. Ce détail était important : il ne fallait pas le négliger. Il fallait mettre bouchons, capsules, et couvercles de côté, et les réserver pour le dernier bac.

Elle avait hésité à mettre sa vaisselle cassée dans ce bac ; ça lui arrivait de plus en plus souvent. Elle s’était renseignée, elle n’en avait pas le droit. Elle avait pensé pouvoir y mettre l’ampoule électrique qui avait grillé. Elle s’était renseignée. Elle n’en avait pas le droit. Elle n’avait encore jamais jeté de faïence. Si ça lui arrivait un jour, elle ne la mettrait pas là. Elle s’était renseignée. Oui, il y avait d’autres bacs encore.

Elle mettait dans le bac jaune les bouteilles de Vichy Célestin, les bouteilles d’Evian, les briques Lactel, les briques de jus de fruit premier prix qu’elle achetait au super U mais qui certifiaient que la teneur en fruit était de 100%. Ses bouteilles d’adoucissant pour la lessive. Et naturellement, ses bouteilles de lessive. Son liquide vaisselle quand il était vide. Les boîtes de légumes en conserve qu’elle ne manquait jamais d’acheter par dizaines. Les canettes de Cacolac qu’elle achetait, par dizaines aussi, pour ses petits-enfants. Elle avait toujours une réserve de côté, au cas où ils lui rendraient visite à l’improviste, ce qui n’arrivait jamais. Ce qui n’était encore jamais arrivé. Les aérosols dont elle se servait pour éloigner les mouches, les moustiques, les taons, les cafards, les araignées, les tiques. Il était bien improbable qu’elle voie pareilles bestioles là où elle habitait. Il fallait mieux prévenir… L’aérosol dont elle se servait pour que ses toilettes aient une odeur de lavande. Les barquettes en aluminium qu’elle mettait au four et qui lui donnaient l’occasion de goûter à des plats tout prêts, un peu trop salés. Il lui fallait éviter le sel. Les boîtes en carton qui entouraient les barquettes en aluminium, les suremballages en carton qui recouvraient les barquettes en aluminium. Son shampoing, quand il était vide, c’est-à-dire tous les trois mois. Son après-shampoing, quand il était vide, c’est-à-dire tous les neuf mois (elle ne faisait qu’un après-shampoing sur trois shampoings). Elle avait déjà jeté du bain moussant, parce qu’il était périmé ; les bains moussants se périmaient au bout d’un an ; elle prenait rarement de bains ; elle n’avait pas besoin d’en mettre beaucoup au fond de la baignoire : ça moussait bien. Elle n’en avait pas racheté. Elle détestait le gaspillage. Son gel pour les cheveux, elle ne l’avait encore jamais jeté. Mais c’était dans ce bac là qu’elle le jetterait, quand le moment serait venu. Il viendrait forcément un jour, même si, pour l’instant, la languette de protection sous le bouchon à dévisser du gel était toujours intacte. Les gels pour les cheveux, ça mettait un temps fou à se périmer.

Elle n’avait pas le droit d’y mettre les barquettes en polystyrène. Ça tombait bien. Elle n’avait pas de barquettes en polystyrène chez elle.

 

Dans les bacs bleus, elle mettait les journaux, les magazines et les revues. Les prospectus, les publicités, son Monde, son Femme Actuelle, son Figaro Madame. Pas sont Télérama. Elle en faisait des piles. Elle mettait les piles dans des cartons. Elle écrivait Télérama sur les cartons. Elle mettait les cartons à la cave. Elle s’abonnait toujours à un grand nombre de revues. Ça lui faisait du courrier. Et elle s’ennuyait vite. Elle aimait pouvoir zapper, d’une revue à l’autre, pendant qu’elle regardait la télé. Pendant qu’elle zappait d’un programme à l’autre ? Elle pouvait passer des heures à zapper sans s’ennuyer, depuis qu’elle s’était abonnée à un bouquet Satellite. Elle avait dû payer un supplément pour faire installer la parabole chez elle. Mais attention, il était interdit de mettre la revue avec son emballage plastique. Si on voulait jeter une revue que l’on avait reçue par la poste sans la lire, il fallait d’abord la défaire de son emballage plastique. On pouvait en profiter pour y jeter un œil. Il y avait peut-être des passages de la revue qui pouvaient nous intéresser, ou qui pouvaient intéresser quelqu’un que l’on connaissait, des passages de la revue que l’on pouvait découper, et glisser dans une pochette, que l’on mettrait de côté, pour toutes les fois où cette personne nous rendrait visite, pochette qu’on poserait sur la table du salon avec l’apéritif, si c’était l’heure de l’apéritif.

Dans le bac marron, elle mettait… Il ne connaissait pas le bac marron. Il connaissait forcément le bac marron. Sous un autre nom peut-être. Le bac marron était la poubelle. Dans le bac marron, elle mettait tout ce qui était périssable. Dans le bac marron, elle mettait tout ce qui n’entrait pas dans les trois bacs précédents. Tous les objets qui l’amenaient à se poser des questions sur leur appartenance à tel ou tel bac, elle les mettait dans le bac marron.

C’était parfaitement simple en somme.

Parfaitement. Il suffisait juste d’avoir un peu de bonne volonté.

C’était peut-être lui qui lui avait demandé toutes ces informations. Il ne savait plus.

 

Il se fait couler un bain.

Il appelle son père.

Oui, tout allait bien. Oui, il lui ferait signe s’il avait besoin de quoi que ce soit. Non, il n’avait pas besoin d’un nouveau virement sur son compte avant la fin du mois.

Jeannot détestait son père. Pour l’usage qu’il faisait de son argent. Il aurait préféré qu’il étoffe son portefeuille d’actions et qu’il ait davantage de sicav. Il le détestait pour toutes sortes de raisons.

Si seulement il pouvait mettre sa langue dans sa poche quand il était avec lui. Au lieu de ça il lui montrait les polaroïds qu’il collectionnait de ses maîtresses, au dos desquels elles écrivaient de petits mots. Et la fiche qu’il rédigeait à leur sujet. Signalétique à tous points de vue.

Il s’entendait très bien avec lui. Il le détestait cordialement.

 

Il appelle son grand-père. Il espère tomber sur son répondeur.

- J’ai eu de tes nouvelles. Comment tu vas ?

- … C’est toi Jeannot ?

- Comment ça s’est passé à l’hôpital ?

- …

- Raconte.

Il avait ressenti de vives douleurs à la poitrine, qui l’avaient amené à emprunter le chemin de l’hôpital.

Il devait raconter.

Retirez votre chaîne en argent. Vous n’avez pas vu l’écriteau à côté ?

Tournez la tête à gauche un tout petit peu. Un peu moins. Voilà, ne bougez plus. Retenez votre respiration. Vous ne bougez plus du tout maintenant.

Il avait fallu refaire des clichés.

Les clichés ne présentaient rien d’anormal.

Il avait un peu de fièvre. L’analyse de sang confirmait que c’était une péricardite d’origine virale.

Il ne lui avait pas tout raconté.

Hospitalisé quelques heures sous perfusion, il avait demandé s’il pouvait aller aux toilettes. Son lit était un des lits de la première rangée de lits de la pièce. Ils étaient séparés entre eux par des rideaux, mais il y avait un vis-à-vis avec les lits de la seconde rangée. Il avait fermé les yeux. Régulièrement, il entendait le téléphone sonner, le bruit des conversations, l’éclat de voix des infirmières, et le bruit d’anneaux que l’on fait glisser sur des tringles. L’infirmière à qui il s’était adressé s’était penchée pour attraper quelque chose sous son lit, lui avait tendu un haricot géant en plastique transparent avec une ouverture au bout. Il avait répondu : « non, merci, je préfère encore attendre. » Il avait pu aller aux toilettes une demi-heure plus tard, déplaçant avec lui son pied à perfusion sur roulettes. Faisant bien attention de ne pas tirer sur le fil.

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 1585

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com