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Art de consommer - 36

Ecrit par Matthieu Gosztola 06.05.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 36

 

Il est assis sur son canapé d’angle, très droit. Il n’a pas enlevé son manteau. Il n’a pas allumé la lumière du salon.

Il y a bien moment où je rentrerai chez moi et où je serai obligée de tout recommencer.

La lettre a été remise dans l’enveloppe qui porte son nom. Il l’a posée sur son canapé d’angle cinq places convertible lit en cuir de vachette tanné aux sels de chrome, teinté dans la masse : couleur chocolat. Il approche sa main de l’enveloppe. Se ravise après un flottement. Il ramène sa main dans le prolongement de son corps.

Je ne veux plus

Il n’a pas besoin de la relire. Il se rappelle la suite avec précision.

Elle ne veut plus continuer d’acheter des vêtements trop petits qu’elle cache. Elle les sort quand elle est seule, après qu’elle a fermé la porte de sa chambre à clé. Elle les sort plusieurs fois par jour.

Elle ne veut plus avoir à bouger sans cesse, même quand elle est assise, sa jambe. Sa jambe, sa main. Sa main faisant tourner son plume sur lui-même. Ce sont toujours quelques calories en moins.

Elle ne veut plus se peser chaque matin à son réveil et chaque soir avant de se coucher. Elle ne veut plus faire le point matin et soir : se rappeler le nombre de kilos qu’elle a à perdre. Tous ces kilos qu’elle a à perdre.

Elle ne veut plus prendre ses vitamines matin et soir. Elle ne veut plus prendre de longues douches glacées au réveil, en milieu d’après-midi, le soir. Elle ne veut plus boire du thé trois fois par jour. Elle ne veut plus boire un verre d’eau glacée avec du citron toutes les heures. Elle ne veut plus avoir à boire de l’eau très chaude. Elle aimerait pouvoir boire de l’alcool quand elle sort avec ses copines. Elle aimerait pouvoir s’amuser comme elles.

Elle ne veut plus sucer des glaçons quand ses crampes d’estomac sont trop douloureuses. Elle ne veut plus prendre une cuillère à soupe de vinaigre de cidre quand elle est sur le point de céder.

Elle ne veut plus manger ses sucreries dans sa chambre devant sa glace. Elle ne veut plus regarder la photo d’elle en maillot, se répétant qu’elle ne veut plus ressembler à « ça », plus jamais. La seule qu’elle ait gardé d’elle, de celles qui datent « d’avant ».

Elle ne veut plus ne manger qu’avant dix-neuf heures. Elle ne veut plus dire qu’elle va manger chez une copine le soir et aller courir pendant plus d’une heure. Elle ne veut plus nettoyer ses toilettes avant de manger. Elle ne veut plus se brosser les dents juste avant de manger. Elle ne veut plus mettre du lip gloss sur ses lèvres une fois les aliments fractionnés, posés sur la table, les calculs faits.

Elle  ne veut plus n’avoir à manger que des plats dont le contenu n’excède pas celui d’une tasse. Elle ne veut plus manger en portant une ceinture et en la serrant au maximum. Elle ne veut plus manger lentement, posant sa fourchette entre chaque bouchée à droite de son assiette. Elle ne veut plus boire entre chaque bouchée.

Elle ne veut plus manger de brocolis, d’oranges, de choux fleurs, d’abricots, d’asperges, de framboises, d’aubergines, de fraises, de poireaux, de pêches, de laitues, de mûres, de carottes, de prunes, de radis, de clémentines, de chicoré, de pamplemousses, d’épinards (elle les préférait en branches), de pastèques, de tomates, de pommes, de concombres, de melons, de navets, de citrons (qu’elle pressait), de rhubarbe.

Elle ne veut plus passer son temps à lire ce qui est écrit au dos des aliments.

Le corps, je le laisse derrière moi.

 

Il a peut-être oublié certains impératifs qu’elle s’était fixé.

 

*

**

 

« Si vous voulez tout savoir des déceptions de votre petite amie, des reproches qu’elle ne vous a jamais formulés, des petites vexations, blessures, rompez avec elle, froidement, sans explication.

Vous aurez droit, moins d’une semaine après, à une longue discussion au cours de laquelle vous apprendrez beaucoup sur votre relation. »

Note 32 (feuillet 23) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Jeannot paye pour Octave.

Qu’allait-il faire de sa journée demain ?

C’était une bonne question.

 

- Je passerai plusieurs heures au jardin du Luxembourg, comme il fera très chaud. Je regarderai des hommes disputer une partie d’échecs.

Octave est incrédule.

Jeannot ne dit rien de plus.

 

Il n’alla pas au jardin du Luxembourg. Le ciel était nuageux.

Il fit semblant d’attendre à un arrêt de bus qui était proche d’une agence immobilière.

C’était la pause cigarette. Quatre filles parlaient de leurs copains, de ce qu’ils leur avaient dit après qu’elles leur avaient demandé si elles pouvaient sortir avec des amies, et de ce qu’elles leur avaient répondu.

Il repart. Va dans des rues piétonnes où il n’a pas l’habitude d’aller. Il a l’habitude de faire tous ses trajets, même les plus courts, en Vespa.

Un enfant s’arrête de marcher, pense que l’adulte qui parle tout seul est pris de folie.

Sa maman lui explique qu’il a un écouteur et un micro, que son téléphone portable est dans sa poche. À moins qu’il ne bénéficie du Bluetooth. Les ondes, c’est mauvais pour le cerveau, explique-t-elle. On ne sait pas si à terme, ça peut donner des tumeurs. C’est quoi une tumeur ? C’est où « terme » ? L’enfant savait ce qu’était le Bluetooth. Apparemment.

Il s’arrête à la terrasse d’un café qu’il ne connaît pas, demande la carte. Même s’il sait qu’il va commander un expresso. Le nom d’un dessert l’interpelle ; il prendra un café-in.

Il téléphone à Antoine.

- J’ai changé de style vestimentaire.

- Tu avais un style vestimentaire, toi ?

- Ah, ah.

- Tu as une copine ?

- Comment tu as deviné ?

Les filles passaient leur temps à dire à leur copain qu’elles les aimaient comme ils étaient, qu’elles ne voulaient pas les changer.

Mais elles changeaient quand même quelques trucs, à commencer par leur garde-robe. Ou au moins faisaient le tri. Pour les mettre en valeur. Davantage. Ce n’était donc pas du réel changement. Disaient-elles.

Parmi ces quelques trucs, il y avait aussi leurs mauvaises habitudes. Leurs mères n’avaient pas fait leur boulot. Pas suffisamment. Les mauvaises habitudes étaient tenaces. Elles n’y arrivaient pas, à moins d’une récompense. Le sexe était la récompense. Elles n’étaient pas sœurs ou mères. Elles ne pouvaient pas se contenter d’acheter chez le buraliste un magazine de foot ou de passer chez Toy’s r’ us pour prendre le dernier jeu de PS2.

Elles menaçaient. Parfois. Elles pourraient partir une semaine. Elles le feraient. Elles allaient le faire. Elles ne partiraient pas l’improviste. Elles préviendraient. Ils seraient bien embêtés. Ils verraient ce que c’est que de ne rien faire. Ils auraient une petite idée de ce que ça représente, le travail ménager. Du temps que ça demande ? De l’organisation que ça demande, surtout.

Antoine avait trouvé du travail sur Paris. Ils pourraient se voir souvent. C’était cool. Comment ça se passait ? Ça se passait. Il n’avait rien de spécial à lui raconter.

Rien ? 
Rien. Hormis ça.

Tous les matins, à cinq heures, en allant en vélo à sa boîte, il croise le même homme, sur le même escalier qui donne sur un quai de la Seine. Il monte, descend, remonte, redescend l’escalier. Ses aspirations, ses expirations sont sonores. Il est grand, noir, torse nu, en jogging et baskets blanches, musclé. Très.

Antoine lui adresse un signe de la main. L’homme lui adresse le même signe.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com