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Art de consommer - 35

Ecrit par Matthieu Gosztola 29.04.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 35

 

« Il ne faut jamais faire une chose spontanément (les actions ne doivent pas être spontanées car elles sont souvent alors guidées par l’humeur, et peuvent pousser celui qui en est responsable à avoir, a posteriori, des regrets), mais il faut être spontanément.

Être très réfléchi concernant ses actions et très spontané dans l’instant (et que cette spontanéité naisse d’un accord très intime entre notre rapport au monde et qui nous sommes). »

Note 73 (feuillet 56) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Jeannot était resté au téléphone pendant plus d’une demi-heure avec Maartje. Il avait téléphoné ensuite à Octave, qui avait accepté de le voir. Ils s’étaient donné rendez-vous dans un café. Il faisait beau. Ils s’étaient donné rendez-vous en terrasse.

Octave était venu avec Lise. Jeannot n’avait pas adressé la parole à Lise. Elle avait dit à Octave qu’elle rentrait. Non, ça ne la dérangeait pas qu’il reste parler avec son ami. Elle en profiterait pour passer voir Laurent.

Elle lui téléphona pour le prévenir de son arrivée. Elle espérait qu’il serait seul. Elle serait mal à l’aise qu’il ait à lui présenter son copain. Son copain du moment.

Elle tomba directement sur son répondeur. Laurent était peut-être à l’hôpital. Il était peut-être au cinéma. Elle décida de ne pas laisser de message et fit demi-tour.

Elle traîna un peu place de Furstenberg. Elle regarda les vieilles maisons de la rue Cardinale, ralentit son pas rue de l’Echaudé. Elle fut aussi rue de Bourbon-le-Château. Elle compta ses pas rue Mazarine. Au 27, elle emprunta un passage.

 

*

**

 

Laurent sonne.

- C’est moi.

- Je t’ouvre.

 

J’ai failli passer chez toi, c’est drôle, non ? L’ascenseur fait un drôle de bruit, tu trouves pas ?

Il y a moins d’une heure. Donne-moi ton manteau.

J’étais en train de faire la vaisselle. Ça te dérange pas si je termine ? J’en ai pour cinq minutes.

 

- Une fille est morte aujourd’hui tu sais.

 

- Je suis désolée. Tu la connaissais ?

- Pas plus que ça.

 

Laurent ouvre un placard, en sort une bouteille d’eau, la pose sur la table.

 

- C’est dur ce que tu fais.

 

- Elle était gentille.

Il reprend la bouteille d’eau et la remet à sa place, dans le placard, près des autres bouteilles.

 

- Elle avait quel âge ?

- Seize

- Ah, je comprends. (Silence) Elle avait un cancer ?

- Non. (Silence) Elle a avalé plein de médicaments.

- Et ils n’ont pas pu lui faire de lavage d’estomac ?

- Si.

- Ça n’a servi à rien ?

- Non.

- Ils ne l’ont pas trouvée à temps ?

- Ils ne l’ont pas trouvée à temps. C’était la nuit, la ronde d’infirmières venait d’être faite.

 

Il se sent tenu d’ajouter, après un long silence :

C’est moi qui ai prévenu la mère.

 

Il ne dit pas tout à Lise. Il ne lui dit pas qu’elle a laissé une lettre pour sa sœur Maartje, une lettre pour ses parents, et une lettre pour lui. Ça n’avait surpris personne, dans le service. Souvent, les malades écrivaient à leurs médecins. Et Laurent était bel homme. Il n’était pas étonnant qu’une adolescente se soit entichée de lui. C’était juste drôle, d’une certaine façon, quand on savait quelles étaient ses attirances. C’est sûrement ce qu’avaient pensé certaines infirmières. Aucune n’ignorait son homosexualité. Toutes avaient l’habitude de rendre les drames qu’elles côtoyaient, humoristiques à un certain point quand elles en parlaient. Elles pensaient peut-être, sans être superstitieuses, que plaisanter avec la mort était une façon de la tenir à distance.

Il eut un instant, absurdement, peur qu’elle se soit donnée la mort en apprenant son homosexualité. Puis il s’en voulut d’avoir pensé ça, de s’être mis au centre du problème. Il devait simplement essayer de comprendre. Elle allait bien. Avant qu’elle fasse ce qu’elle avait fait.

Pas de cachexie : on l’avait hospitalisée au bon moment. Pas de problèmes rénaux ni cardiaques. Son taux de potassium n’avait jamais chuté suffisamment. Elle lui avait dit qu’elle avait des vertiges quand elle se levait et qu’elle se couchait. Elle souffrait donc d’hypotension orthostique. C’était à peu près tout. Elle ne perdait pas ses cheveux, ses dents ne se déchaussaient pas. Elle n’était pas touchée précocement par l’ostéoporose, et sa circulation sanguine était restée normale.

Quelques carences, mais elles étaient sur le point d’être résorbées, avec ce qu’on lui donnait. Ça aurait été de mieux en mieux.

Qu’est-ce qu’il pouvait en savoir, après tout, lui, si elle allait bien. Il n’était que son médecin. Qui était-il, pour dire qu’elle allait bien ?

Il ne dit pas à Lise qu’elle avait terminé sa lettre par une phrase qui lui avait semblé sans appel.

Définitivement.

Le corps, je le laisse dernière moi.

 

- J’y vais, je suis crevé.

- Tu as fait des gardes en plus cette semaine ?

- Oui.

 

- Je comprends. N’oublie pas ton... (Rire forcé) Non, c’est vrai, tu es venu sans écharpe aujourd’hui, excuse-moi.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com