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Art de consommer - 34

Ecrit par Matthieu Gosztola 22.04.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 34

 

« Les autres pourront aimer certaines choses en vous, d’autres choses moins. Ils pourront envier certaines choses en vous. Ils ne vous envieront que très rarement dans votre entier. N’essayez jamais de vous conformer à leurs attentes. Ils seraient toujours déçus.

Ils ne savent pas vraiment ce qu’ils attendent. »

Note 55 (feuillet 40) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Jeannot avait téléphoné à Maartje. Le numéro n’était plus attribué.

Il avait appelé Liesbeth. Elle avait éteint son portable. Il avait appelé Liesbeth sur son fixe. Il ne supprimait jamais un numéro qu’il avait entré dans son répertoire.

Il y avait eu quelques exceptions.

Il lui avait demandé le numéro de Maartje. Elle le lui avait donné, après un bruit suivi d’un long blanc. Il s’était imaginé que pendant ce blanc elle était allée chercher le numéro, qu’elle ne s’en souvenait pas encore par cœur.

Elle avait épelé les chiffres. Il l’avait remerciée. Il lui avait demandé de ses nouvelles. Elle lui avait répondu que tout allait bien. Elle n’était pas restée longtemps au téléphone.

Elle ne voulait pas se confier. Elle ne voulait pas dire que sa sœur venait de mourir. Qu’elle avait trouvé son journal intime. Qu’elle le cachait, pour que sa mère ne tombe pas dessus. Que le plus important désormais, c’était qu’elle ne le lise pas.

Il ne comprendrait pas si elle lui disait qu’elle voulait que ce journal disparaisse mais qu’elle n’avait pas la force de le détruire. À la date du 3 septembre, elle avait pu lire « anamorphose1990.skyblog.fr ».

Une photo d’elle en première page du blog. Une photo qu’elle n’avait jamais vue. Elle avait eu un moment de panique. Il fallait qu’elle efface immédiatement, l’un après l’autre, tous les billets. Mais elle n’avait ni son mot de passe ni son identifiant.

Elle avait cliqué sur « signaler ce blog », à droite de la réduction de panneau de sens interdit, en bas à gauche. Ce blog avait un contenu illégal ou portant atteinte à ses droits. Avant de remplir le formulaire, elle n’avait pas pris connaissance des Conditions Générales d’Utilisation. Elle ne l’avait pas fait à la légère. Sa requête ne se révèlerait pas injustifiée ou malveillante, Skyrock ne se réserverait pas le droit de transmettre son adresse IP (86.72.6.47) aux autorités compétentes. Son signalement concernait l’ensemble du blog.

Elle ne pouvait qu’attendre que sa demande soit prise en compte. Elle n’avait pas tout lu.

Elle pourrait tout lire.

 

Premier billet connu.

Je veux pouvoir être à l’aise dans mon maillot.

L’été approche. C’est dans six mois.

 

Je veux pouvoir enfiler un trente-six. Ce n’est pas seulement une question de taille. Je veux pouvoir porter tous les vêtements qui me plaisent, sans avoir à me demander avant s’ils m’iront. Ou pas.

 

Un des premiers billets.

20,67. Nombre de kilos que je dois perdre.

J’espère que les mecs me trouveront belle. Quand je me serai ana-morphosée.

En résumé ?

J’espère pouvoir me sentir belle. Légère. Quand j’aurai inventé le corps qui me convient.

Peut-être pas l’un de ceux qui me font envie dans les magazines de mode. Dîtes, je peux pas avoir le même ? Mais un que je ne rougirais pas de montrer.

 

Un qui me corresponde.

 

 

Un autre billet (beaucoup plus tard).

On me dit mince. Quand je me regarde dans le miroir, c’est une horreur.

Le médecin me dit que je souffre de dysmorphophobie.

Ce n’est pas vrai. Je veux juste que la fille que je vois dans le miroir soit bien moi.

 

 

Ma sœur a tort. Mes amies ont tort.

 

Elle était entourée.

 

Vous ne comprenez pas ? Bien sûr, vous ne pouvez pas comprendre.

Il y a les pro-ana et il y a les anti-ana. C.Q.F.D.

 

Les remarques qu’on lui faisait : tu es une jolie femme, ne fous pas ta vie en l’air, les hommes n’aiment pas les filles maigres, ils n’aiment pas sentir les os, ils aiment les formes…

Toutes les remarques qu’on lui faisait, elle les ignorait. Pour moi une femme maigre est une femme féminine. C’était bien connu, les femmes des magazines avaient du mal à trouver un copain. Elle pensait : Regardez-vous, regardez vos défauts. Je les vois sans même que vous soyez en maillot. Ce que vous me dîtes est irrecevable.

 

Elle regardait les magazines de mode. Elle avait une préférence pour Vogue.

Ces corps parfaits étaient un défi et une moquerie.

Elle savait qu’elle ne sera jamais comme elles, mais elle pouvait tout faire pour leur ressembler. Leur ressembler, oui, ça, elle le pourrait peut-être. Seules les photos de filles maigres la motivaient.

Elle participait à cette course à la perfection, à cette course au corps d’enfant à laquelle participaient des dizaines de milliers de jeunes filles dans toute la France. Il suffisait d’aller sur les sites pro ana les plus consultés. Les visites chaque jour s’élevaient à plusieurs milliers.

 

Elle lisait régulièrement Voici. C’était sa récréation.

Telle ou telle star se laissait aller, elle avait des vergetures, de la cellulite, un peu de ventre, les seins qui tombaient. L’agrandissement le montrait bien, personne ne pouvait affirmer le contraire. Personne ne pourrait affirmer le contraire.

Elle, si elle était une star, jamais elle ne se laisserait aller.

 

Dernier billet connu sur son blog.

Ana est ma fée. Elle m’a créé. Elle a créé cette minceur, cette maigreur, cette perfection. Sans elle, je ne serais rien.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com