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Art de consommer - 33

Ecrit par Matthieu Gosztola 15.04.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 33

 

Byou avait renoué avec les angoisses de la fin du dix-neuvième siècle, et notamment avec la peur d’être enterré vivant. Il avait insisté auprès d’une société pour qu’elle lui fabrique un Karnice (il lui avait fourni les plans détaillés), appareil mis au point par Byou de Karnice-Karnicki, que l’on pouvait définir en onze points :

« 1° L’appareil est hermétique et ne laisse aucune communication entre l’intérieur de la tombe et le monde vivant, de sorte que toute crainte d’émanations dangereuses est absolument écartée ;

2° Il est facilement transportable et peut servir à un nombre infini de tombes, condition essentielle pour pouvoir arriver au bon marché, de telle sorte que son emploi augmente à peine les frais d’enterrement ;

3° La pose de l’appareil, ainsi que son enlèvement, se font sans ouvrir le cercueil et sans déplacer une pelletée de terre, travail pas plus compliqué que celui de planter un pieu dans le sol ;

4° La construction de l’appareil est des plus simples – pas de batteries électriques faisant si souvent défaut, pas de rouages compliqués, rien qui ne puisse être compris par l’ouvrier le plus simple ;

5° L’appareil fonctionne par suite du moindre petit mouvement inconscient du léthargique ;

6° Ce mouvement (pression ou traction) donne instantanément de l’air en abondance à l’intérieur du cercueil ;

7° Ce même mouvement amène aussi à l’intérieur du cercueil un peu de lumière, et ce aussi bien le jour que la nuit ;

8° Ce même mouvement encore fait apparaître au-dessus de la tombe, à un mètre et demi d’élévation, une boule métallique luisante, signal visible à grande distance ;

9° Par ce même et premier mouvement inconscient, est mise en activité une puissante sonnerie ;

10° Tous ces effets produits, reste encore au malade la consolation de pouvoir appeler au secours, un tube ayant été ouvert par son premier mouvement et faisant porte-voix.

11° Ces effets si multiples ne peuvent se produire que par un mouvement de l’homme enterré. »

 

Il était en effet possible qu’on « enterre des hommes vivants ». Les certificats de décès délivrés par des médecins assermentés n’étaient peut-être pas fiables.

Comment être sûr que la mort est réelle et non pas apparente ? « Le docteur Séverin Icard de Marseille, dans son ouvrage paru en 1896 sous le titre de Mort réelle et mort apparente, ouvrage qui a fait sensation et a été l’objet d’études spéciales à la Société d’Hygiène de France, définit ainsi la mort apparente : « La mort apparente n’a pas besoin de définition, elle se définit elle-même : c’est la vie sous les dehors de la mort ».

L’odeur particulière s’exhalant au moment de la mort, l’émigration et l’immigration des parasites…, tous ces signes sont également douteux.

Ces signes de la mort réelle, on les retrouve aussi dans des cas de mort apparente.

Qu’il nous soit permis de citer, au sujet de la putréfaction, qu’on considère généralement comme le symptôme le moins incertain, le docteur Haller de Lignières. Ce dernier dit textuellement : « La putréfaction, de l’avis de tous ceux qui ont fait une étude approfondie des signes de la mort, ne peut être considérée comme un signe indubitable de décès que quand elle se répand sur une notable étendue du corps », car, ainsi que le fait remarquer Haller : « un commencement de décomposition putride peut dans certaines maladies se manifester sur plusieurs parties du corps vivant et les malades exhalent alors une odeur cadavéreuse avant d’avoir succombé ».

La putréfaction est un signe tellement trompeur que les conclusions de ceux qui ont le plus recommandé sa valeur se réduisent, en somme, à faire observer que dans la putréfaction il y a une odeur « moins désagréable », « moins spéciale » que dans la gangrène et les décompositions putrides des maladies... On voit combien ces données sont peut précises, puisque c’est, en définitive, l’odorat du vérificateur qui devrait décider. Il est monstrueux de penser que la vie d’un homme, son envoi au supplice peuvent dépendre soit du rhume du médecin vérificateur, soit de l’atmosphère d’une chambre de malade saturée généralement d’odeurs diverses et où, vraiment, étant doué fût-ce de la plus grande sensibilité, il serait impossible, le plus souvent, de démêler les émanations qui s’en dégagent.

Le « seul signe de la mort réelle est la décomposition des organes vitaux – or, pour la constater d’une façon indubitable, il faut ouvrir le corps, ce qui, dans la plupart des cas, équivaudrait à l’homicide, le sujet, épuisé par une longue maladie, ne pouvant évidemment pas résister à pareille opération. » Le docteur Bichat (Recherches physiologiques sur la vie et la mort), et le docteur Hartmann, réputé en Allemagne pour sa science profonde (Enterré vivant, Leipzig, 1895), reconnaissent implicitement l’impossibilité pratique de l’ouverture du corps pour cette seule bonne constatation.

Aucun signe ne permettant de reconnaître à coup sûr la mort réelle de la mort apparente, il s’agit, selon Hartmann, de tuer au moment de l’enterrement. Il propose d’adopter des lois : 1° L’enterrement sans cercueil afin que le léthargique soit immédiatement étouffé au moment de son réveil ; 2° L’enterrement dans des cercueils dans lesquels l’air respirable serait remplacé par un gaz délétère ; 3° La crémation, au moyen de laquelle, vu la température, le léthargique n’aurait pas le temps de se réveiller. »

Byou lisait et relisait des ouvrages de la fin du dix-neuvième siècle, au point de les faire siens : il réécrivait des passages, proposait une nouvelle répartition des paragraphes.

 

Il avait insisté pour qu’on lui fabrique un Karnice, au vu de la fiabilité de l’appareil. Le Docteur Ch. Richet, l’éminent professeur de physiologie à la faculté de Paris, après avoir étudié l’appareil et assisté à des expériences, avait déclaré : « L’appareil est parfait, grâce à lui le problème est résolu, la léthargie vaincue ».

Le Docteur Foveau de Courmeilles, secrétaire rapporteur de la Société d’Hygiène de France, chargé par la Société d’étudier l’appareil, s’était exprimé comme suit dans son rapport présenté à la séance du 12 février 1897 : « J’ai essayé l’ingénieux appareil qui pour moi est parfait. Je me suis placé dans un cercueil qui en était pourvu et dès mon premier mouvement respiratoire, j’ai eu de l’air et de la lumière en même temps que fonctionnait une sonnerie d’alarme ; je le répète, je le trouve parfait et supprimant tout danger d’inhumation précipitée ». L’appareil avait fonctionné pendant toute la durée de l’Exposition de Turin de 1898, emportant l’adhésion des badauds.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com