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Art de consommer - 29

Ecrit par Matthieu Gosztola 18.03.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 29

 

 

Près de la véranda, de dos, un homme, qui pourrait être Jean-Marc : corpulence et taille comparables. Pas la même couleur et coupe de cheveux, mais le même geste de la main, pour fumer. Il aurait pu se teindre les cheveux.

Ce n’était pas son genre. Il n’éprouvait que mépris pour le désir qu’avaient certains hommes et beaucoup de femmes de maquiller l’affaissement de la peau, des chairs, et de l’humeur. Il n’éprouvait que mépris pour l’ingéniosité avec laquelle ils (et surtout elles) essayaient de « faire oublier le processus inéluctable et particulièrement cruel qui devait les conduire à la vieillesse, puis à la mort ». Il jugeait ce désir adolescent.

Il s’était approché. Il ne s’était pas trompé. Ce n’était pas Jean-Marc.

Beau parleur érudit, cherchant des jeunes filles cultivées un peu salopes aimant les jeunes hommes charmants passionnés de culture, d’une impertinence légère, jamais odieuse, Jean-Marc affectionnait tout particulièrement les salles de spectacle où se produisait Luchini.

L’acteur faisait une grande partie du travail. Lui enchaînait, savait faire mûrir l’émotion que l’acteur avait su susciter en elles.

- Et ça marche ?

- Ça dépend. C’est rare. Mais quand ça marche, ça marche.

- Ah.

 

D’autres faisaient la même chose après les concerts, avec ici aussi plus ou moins de réussite. Ça dépendait de ce que la fille faisait après, et si elle était ou non accompagnée.

- En somme ?

- En somme.

 

Il aurait dû attendre que Benjamin Biolay ait fini de chanter. Il manquait encore de pratique.

 

- Magnifique soirée, fils.

Edo n’était pas resté au bord de la piscine ?

Il faisait un peu froid. On est quand même mieux à l’intérieur. Jeannot acquiesce, montre du doigt l’extérieur. Y retourne.

Il n’est pas d’humeur.

Edo se lève du canapé et se dirige vers un homme de dos, debout devant la table aux petits fours, qu’il a reconnu à la forme de sa calvitie. Un homme qu’il connaît, pour avoir parlé avec lui plusieurs fois au cours de semblables soirées.

Quand il descendait à Londres, George aimait passer du temps dans le bar du Duke’s Hotel, qui proposait le meilleur Martini de Londres. La connexion WiFi permettait d’y travailler. Il changeait d’ordinateur portable tous les deux ans en moyenne. La dernière fois, il avait opté pour un ordinateur portable de la marque Apple, qui proposait une autonomie de batterie plus grande.

 

- Racontez-moi comment ça se passe. George voulait que Edo lui parle du Baron.

L’été, il n’y avait pas beaucoup de call-girls sur Paris. Elles étaient toutes dans les îles. Revenaient bronzées, ce qu’appréciait Edo, car les marques de string et de soutien-gorge lui donnaient l’impression que la peau nue était plus nue par endroits.

- Je ne suis pas intéressé, juste curieux.

La première fois qu’il avait été au Baron, il avait expliqué aux filles qu’il écrivait un livre sur ce genre d’endroits, qu’il tâchait de se documenter. Le plus possible. Quel genre de livre ? Un guide ? Non, un roman. Vous comprenez ? Bien sûr, elles avaient compris.

Elles avaient souri.

 

- Vous voulez grignoter quelque chose ?

Derrière le bar, tenu par la patronne, un frigo renfermant quelques petits encas maison à un prix très élevé.

- J’ai pas mal de boissons par contre.

Chaque boisson, même le simple verre de jus d’orange directement récolté d’une bouteille en carton, est elle aussi à un prix très élevé.

Non merci.

Vous ferez un tour. Finirez immanquablement par arriver près des tables en verre. Sur des canapés d’angle, les clients bavardent avec les filles qu’ils ont choisies. Une coupe de champagne à la main (300 euros la bouteille, du très mauvais champagne ; il n’y a pas de tarif à la coupe), elles font l’effort d’écouter, sont souvent distraites par leurs pensées, l’autre main posée sur la table, ou sur la banquette.

Quand vous aurez fait votre choix, il vous faudra discuter une heure avec la fille.

La nouvelle législation du bar vous demande de rester au moins une heure avec la call girl avant de repartir avec elle, ou plutôt de repartir quelques instants après ou avant elle, pour qu’elle ne puisse pas être accusée de racolage, au cas où un policier vous verrait sortir ensemble.

Une heure pour qu’elle ait le temps de vous juger, de vous jauger, et ainsi de pouvoir se rétracter, au cas où elle sentirait quelque chose de louche. Les filles se fient beaucoup à leur feeling.

Soyez affable. Il faudra que le courant passe entre elles et vous, qu’il y ait « un minimum ».

Elles ont le choix, ici, vous savez.

- Et après ? Quand l’accord est conclu ?

- Attends, je prends une douche. J’en ai pour cinq minutes.

Elle prend son sac à main Gucci avec elle, qu’elle pose sur le lavabo, ferme la porte à clé.

Vous lui avez donné l’argent quand elle est arrivée, en liquide, par billets de 100. Vous ne lui avez pas remis l’argent dans une enveloppe. Si vous l’aviez mis dans une enveloppe, vous l’en avez sorti, pour ensuite le compter devant elle.

Il y a une certaine jouissance à compter l’argent lentement, sous les yeux de l’intéressée. Dans la façon que l’on a de poser les billets devant soi ou dans la main qui se tend, on montre toute l’assurance des gens de pouvoir, toute l’assurance des gens qui ont la possibilité d’avoir tout ce qu’ils veulent.

Comme je dis souvent : « Ma fortune est illimitée, au regard d’une vie humaine. Je peux tout avoir. Dis-moi juste ton prix… et je le double. » Roger n’est pas le seul à rire. Fabrice les a rejoints. « Personne ne te donne jamais rien, c’est à toi de prendre ». Edo avait fait sienne cette phrase desInfiltrés.

Mille euros, c’était pour une nuit. Il les payait toujours pour la nuit entière. Il n’en avait jamais assez.

Les filles n’aimaient pas faire l’amour trop longtemps : ça les irritait ; ou alors il fallait être lent à l’intromission et contrôler l’amplitude des mouvements pour ne pas frotter l’orifice vulvaire avec son gland.

Il n’aimait pas se contrôler. Les call-girls étaient payées pour ne pas dire quand ça les irritait.

Edo félicite Fabrice sur son allure. Il lui apprend qu’enfin, il s’y est mis. Intensivement. Non, la musculation, là où il la pratiquait, n’était pas une corvée. Ça avait même un certain charme. Le lieu y était pour beaucoup.

Ça payait, remarque Edo. Fabrice acquiesce.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com