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Art de consommer - 28

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.03.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 28

 

Il y avait toutes celles avec qui ça aurait pu se faire, et avec qui ça ne s’était pas fait.

 

Une de celles-ci.

Elle lui avait conseillé, pendant qu’il feuilletait les nouveautés disposées en demi-cercle, de regarder « celui-ci », un roman d’un auteur dont il n’avait jamais entendu parler, le lui avait mis entre les mains, avant de lui tourner le dos et de s’en aller. Il avait observé le roulis des fesses sous la jupe : elle portait un string. Il n’avait pas été très surpris d’être abordé de cette façon par une femme qu’il ne se souvenait pas d’avoir vue avant. Il avait remarqué qu’elle l’avait remarqué. Il avait vu son sourire.

Il se doutait en ouvrant le livre qu’il tomberait sur un petit papier où il pourrait lire son numéro de téléphone et peut-être son prénom.

Le numéro était mal écrit, il avait hésité pour trois des chiffres. Il n’avait pas hésité longtemps. Le papier avait fini sa course dans la poubelle.

La première de celles-ci.

Il repoussait toujours le moment d’aller lui parler. Ce n’était jamais le bon moment. Il faudrait peut-être que d’autres conditions soient réunies pour que ce soit le bon moment.

Il inventait des plans compliqués, au terme desquels il lui remettait des fleurs, ou des chocolats. Parfois les deux. Au final, il s’en remettait au hasard.

Quand semblait venir le bon moment (ça arrivait parfois), il trouvait toujours une raison (qui lui semblait valable, sur le moment) pour remettre son projet à plus tard.

 

Il y avait celles qui avaient laissé ses allusions sans suite parce qu’elles avaient quelqu’un, et Jeannot savait qu’une fille était beaucoup plus solidement installée dans une relation qu’un homme, et qu’il faudrait souvent plus que des remous pour qu’elle vacille sur sa base ; ou parce qu’elles n’étaient pas attirées ; ou parce que ce n’était pas le moment (parce qu’elles ne se sentaient pas disponibles, même si elles l’étaient dans les faits) ; ou parce qu’il n’avait pas su s’y prendre.

Il se souvenait d’une fille en particulier, une connaissance de son père. Il regrettait que les choses ne se soient pas passées différemment, avec cette fille. Ce n’était pas le seul au cours de la soirée à s’y être mal pris, avec une fille.

 

Fabrice, qui travaille pour son père, a la cinquantaine superbe. Les tempes grisonnantes, le teint hâlé, les muscles saillants sous son polo Ralph Lauren, le sourire étincelant, il attaque.

- Vous sentez la bise dans vos cheveux ?

- …

- C’est agréable, n’est-ce pas ?

- …

- Si je passais ma main dans vos cheveux, ça vous gênerait.

- …

- Vous savez pourquoi ?

- …

- Parce que le vent est impersonnel. Pas moi.

La fille s’éloigne un peu plus loin, après avoir haussé les épaules. Elle est très jeune, pense Fabrice, avant de retourner à l’intérieur.

 

- Tu es pensif toi, lance une jeune fille à un homme resté assis dans le salon…

Tu t’appelles comment ?

- Edo.

Avant de s’éloigner dans un éclat de rire vers ses copines dehors.

Edo n’est pas pensif, il planifie intérieurement son week-end, un verre de bourbon dans la main droite, l’autre posée négligemment sur le cuir du canapé du salon.

Un Petrus de la meilleure année. 47, 50, 61, 90 ? Prendre deux bouteilles, au cas où une serait bouchonnée.

Le boire au goulot pendant que je sodomiserai une top model en me faisant lécher et aspirer les couilles par une autre, quand elle ne fera pas aller sa langue sur la chatte et le clitoris de celle que je sodomiserai.

Le corps de ces top models aura été loué pour la soirée, à raison de deux mille euros par fille (je les paierai le double de ce qu’elles prennent habituellement : compensation pour la prestation en duo, mais également pour pouvoir faire avec elles ce qui leur fait d’ordinaire un peu peur, à moins qu’elles aient un « bon feeling » avec le client et que les choses se passent « super bien » – c'est-à-dire sans accroc – « pendant », à savoir la sodomie).

C’est un bon investissement.

Une fois seul, allongé sur le lit de « ma » suite (j’y ai fait installer un jacuzzi et j’ai fait mettre du parquet sur le balcon, pour ne pas avoir froid aux pieds quand j’y vais le matin) au Lutetia, finir par un cigare cubain. Un Partagas de la série D. Un N°4. Un « Robusto ».

 

Il hésitait pour le Petrus. Surtout entre le 47 et le 61.

Il sort son palm, ouvre internet explorer, va dans ses favoris. Fait deux recherches. Une par année.

Un magnum de Petrus 1947 était en vente sur Madison Avenue à New York pour 14500 euros. Un magnum de Petrus 1961 était en vente en Suisse à Melano, Via Pedemonte, pour 21631.15 euros. Cinq litres du même cru lui coûteraient 83196.72 euros. Il allait réfléchir.

 

Bon, je vais voir dehors. Apparemment, il y a du mouvement dans la piscine.

 

« Et quand je serai mort, j’veux un suaire de chez Dior ».

Benjamin Biolay chante assis sur un tabouret, près de la piscine, Séverine ayant relié le micro à l’amplificateur de la chaîne du salon. Les bougies plantées dans des pots (elles ont été entourées de gravier blanc d’aquarium) autour du chanteur font trembloter de minuscules ombres.

Les filles rient dans l’eau ; certaines sont en maillot, d’autres ont gardé leur haut et sont en culotte (aucune n’est en string).

Elles ne rient pas fort, ce ne sont pas des filles vulgaires, mais ça suffit pour couvrir par endroits le filet de voix de Benjamin.

- Il veut quoi quand il sera mort, se moque Jeannot. « Un suaire de chez Dior », lui répond une magnifique jeune femme, immobile près de la piscine, un verre de champ à la main. Jeannot se retourne, lui sourit, s’approche d’elle, sûr de lui. La première phrase qu’il prononce dans sa direction est modulée. La seconde découle naturellement de la première.

Les premiers mots sont toujours déterminants, pense Jeannot. Il faut faire l’effort de s’appliquer, de s’impliquer, et il faut manier la litote avec art. C’était une des premières choses qu’il enseignait aux cours qu’il dispensait chez lui.

Elle ne lui répond pas.

Elle ne lui a pas répondu.

La première impression est toujours déterminante. On passe son temps ensuite à la conforter, ou à la démentir. Dans le premier cas, la rencontre était magique. Dans le second, on a su ne pas s’arrêter à la première impression. Ce n’est pas à partir des premiers instants que se construit toute la relation future. C’est autour de ces premiers instants, par cercles concentriques.

Jeannot la complimente alors sur sa robe. Elle lui demande froidement « qui est là ». Il la fait répéter ; il a bien entendu.

- Tu vois qui est là ?

- Oui, c’est Benjamin Biolay. … Pourquoi ? Qu’est-ce que tu dis, je comprends pas là.

- Il y a rien à ajouter. J’ai tous ses CD, et j’ai le dernier en deux exemplaires chez moi. Tu vois maintenant ?

- …

- Ici pour moi, il y a lui.

Jeannot passe sa main dans ses cheveux, attrape une mèche au passage qu’il tortille, de l’index et du pouce, pendant qu’il retourne, « Bon bah salut », pendant qu’il retourne à l’intérieur.

 

- Il y a lui et… toi alors ?

- Exactement lui aurait répondu cette fille, comme toutes ces filles aux concerts qui s’imaginent être seules dans la salle face à leur idole, que ses chansons ne s’adressent qu’à elles. Non mais t’as vu, il a décrit exactement ce que j’ai vécu, ce je ressens. Il a trouvé les mots justes ; c’est comme s’il était entré dans ma tête, et qu’il avait pris des photos, des photos avec ses mots…

Non, elle n’aurait pas dit les choses ainsi. Elle n’était pas comme ça. Ce n’était pas une fille conne. C’était une fille classe. Et les filles classes sont rarement connes.

C’était une fille vraiment classe. Et les filles vraiment classes sont rarement connes. (Il venait de se souvenir de certaines filles avec qui il était sorti).

Et puis ce n’était pas son idole. Juste un chanteur qu’elle appréciait.

Il était vexé. C’était tout.

Il devrait peut-être se mettre à la chanson.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com