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Art de consommer - 27

Ecrit par Matthieu Gosztola 04.03.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 27

 

Il y avait celle dont il ne parlait jamais. Sa mère.

À l’hôpital, il avait vu une petite fille qui prenait soin de sa poupée. C’était une petite fille avec des couettes et une barrette rose sur le côté. Elle paraissait très bien élevée. C’était une petite fille qui aurait pu appartenir à la société victorienne. Il aurait aimé lui offrir Alice au pays des merveilles.

 

Il s’était approché d’elle. La petite fille lui avait dit de ne pas faire de bruit. Sa poupée dormait. Elle était malade. Elle s’occupait d’elle. Bientôt elle serait guérie. Il fallait qu’elle soit sans cesse près d’elle au cas où elle se réveillerait.

Elle ne tenait pas en place.

- Pourquoi tu marches dans le couloir ?

- C’est pour la bercer.

Elle tremblait.

- La mort, c’est long ? Long comment ? (Silence) On se réveille quand ?

- Qu’est-ce que tu veux dire par-là ?

- C’est combien de dodos mis bout à bout ? Vous devez savoir, vous.

- Pourquoi je saurais mieux que toi ?

- Vous êtes docteur !

- Mais non, voyons, je ne suis pas docteur.

- C’est vrai ?

- Tu n’as qu’à me regarder, je n’ai pas de blouse.

- C’est vrai, vous n’avez pas de blouse, mais les docteurs n’en ont pas toujours, vous savez.

- Pourquoi je serais docteur ?

- Ce sont les seuls à venir me parler.

Il aurait aimé pouvoir lui dire que la mort c’était comme le chat du Cheshire quand on ne voyait que son sourire.

Au lieu de ça, il lui avait demandé :

- Tu as faim ? Ta poupée aussi a faim, peut-être ? Ah, non, c’est vrai, elle dort. Je te donne de la monnaie pour que tu puisses aller acheter un chocolat dans le distributeur. C’est combien, un chocolat ?

- Non, ça ne va pas suffire, ça. Oui, même si tu me donnes les petites pièces.

Elle s’était mise à le tutoyer.

 

Elle s’était acheté un twix.

- Tu as eu raison. Ça a suffi. Comme tu m’as offert du chocolat, tu es un gentil docteur.

Il n’avait pas eu la force de la contredire une seconde fois. La deuxième gaufrette recouverte de caramel et de chocolat resterait dans son emballage. Elle avait mis le tout dans la poche droite de son imper.

- Si Popy se réveille, elle aura sûrement une petite faim.

 

Chambre 312.

Il était entré avant qu’elle lui ait dit « entrez ». Il avait frappé plusieurs fois. Pourtant.

Elle était recroquevillée dans son lit. Genoux sous son menton.

On aurait dit une enfant.

Elle ne l’avait pas regardé entrer.

Elle semblait désemparée.

Semblait terrifier en regardant ses mains crispées sur son drap. Comme si elle pouvait voir la hauteur de l’obstacle qu’elle avait à franchir.

Elle avait des mots d’enfant.

Il ne l’avait pas prise dans ses bras.

Il ne savait pas si elle avait conscience de sa présence.

Il n’y a jamais assez de tendresse pour une femme ou un homme rongés par l’idée du dernier voyage. De toute façon.

 

Il aimait Cris et chuchotements. Quand la morte demande aux femmes présentes de lui apporter un peu de réconfort, - restez avec moi jusqu’à ce que l’horrible soit fini, supplie la morte -, elles refusent. Elles vivent et ne veulent rien avoir à faire avec sa mort. Cette explication leur paraît suffisante.

 

Il connaissait sa mère. Certaines personnes qui vivaient dans la solitude, loin de toute occupation qui soit à même de susciter leur enthousiasme et qui avaient un cancer finissaient par s’attacher à cette présence en eux.

Ils la personnifiaient, sans jamais se l’avouer. Ils vivaient avec elle ; elle leur tenait compagnie.

Elle les enrichissait, à maints égards. Peuplait leurs pensées, leurs conversations. Et n’était pas synonyme de désespoir, car, quand le cancer n’était pas à un stade trop avancé, à lui s’attachait toujours l’idée de guérison. Quand ils l’évoquaient, c’était cette idée qu’ils évoquaient.

Tous leurs espoirs étaient dirigés vers cette idée. Comme si guérir résoudrait tous leurs problèmes. Comme si la vie ne redeviendrait pas terne ensuite.

Peut-être moins. Ils auraient vaincu le cancer. Ils auraient ça.

Ce n’était pas son cas.

 

Il savait que ce n’était pas son cas.

Tout allait bien. Vraiment très bien.

Et puis la maladie avait rencontré sa mère. Elle l’avait séduite, lui avait pris doucement la main et l’avait persuadée de la suivre. Son premier visage était la douceur mais elle avait présenté son vrai visage à sa mère quand celle-ci s’était arrêtée pour la première fois, et avait commencé à reculer avec obstination, au lieu de suivre docilement le chemin qu’elle avait tracé pour elle.

 

Ce qu’il préférait dans Cris et chuchotements ? La fin.

Il pensait aussi que se retrouver sur la vieille balancelle de son enfance auprès des êtres que l’on aime le plus, à sentir la présence de leur corps, à entendre leurs bavardages, et se balancer très lentement, faisant disparaître toute douleur, nous poussait à vouloir arrêter cet instant, pensant, c’est cela, oui, le bonheur. Nous donnait la certitude qu’on ne pouvait rien espérer de mieux et nous poussait à éprouver de la reconnaissance envers la vie qui nous donne tant.

Ceux qu’il aimait, où étaient-ils ?

 

Il était allé la voir à la morgue. On avait découvert sa tête, et le haut de son buste. Le drap était tâché à un endroit.

La tâche était ronde. D’un diamètre excédant les trois centimètres, elle était d’un jaune pâle.

Il l’avait regardée pendant plusieurs minutes, n’osant faire un seul mouvement, une main dans la poche de son blouson, l’autre crispée sur une enveloppe. Cette enveloppe contenait une lettre. Il avait écrit plusieurs brouillons. Il les avait déchirés. L’un après l’autre.

Il avait écrit un modèle, qui comportait encore quelques ratures. Il avait décidé de s’en tenir à ce modèle. Il l’avait recopié en s’appliquant. Sur du papier à lettre qu’il avait ensuite soigneusement plié. Il l’avait mis dans une enveloppe, avait écrit le prénom de sa mère puis leur nom à tous deux. Il avait failli, absurdement, écrire l’adresse. Il aurait fallu qu’il retourne au supermarché acheter des enveloppes. C’était la dernière qu’il avait de format allongé. Il s’était retenu au dernier moment, heureusement.

D’un jaune très pâle, la tâche avait absorbé toute son attention.

 

Ceux qu’il aimait, qui étaient-ils ?

 

Sa mère était décédée à onze heures.

À dix-huit heures dix, il était auprès de Léa. Elle avait annulé une soirée prévue avec une copine, était rentrée dans son appartement : à dix-sept heures quarante, elle était devant la porte du hall. Elle avait composé le code, après avoir vérifié qu’elle n’était pas en retard.

Elle l’avait vu dans l’entrée. Il connaissait le digicode de la porte du hall. Il était assis sur la première marche, replié sur lui-même. Il avait levé la tête légèrement. Il lui avait semblé qu’il avait haussé les sourcils. Il lui avait semblé qu’il était surpris de la voir.

À dix-huit heures dix, il était auprès d’elle, nu, fumant une cigarette. Il avait éjaculé très rapidement. Elle s’était rhabillée, après avoir pris une douche. Lui aussi s’était rhabillé. Quand elle était sous la douche.

Ils avaient échangé quelques mots dans le salon. Il avait été désagréable.

Il attendait.

Il attendait que vienne le plus petit prétexte pour pouvoir lui faire une scène. Une phrase, le ton qu’elle emploierait… (même si les mots n’étaient que banals – n’avaient aucune incidence), autant de choses sur quoi il pourrait rebondir. Elle ne disait presque rien. Elle ne s’étonnait pas qu’il soit distant. Elle ne lui formulait aucun reproche. Qu’elle ne lui formule aucun reproche lui donnait envie de pleurer.

À un moment, il eut envie de se lever et de venir dans ses bras. À coup sûr, s’il l’avait fait, il aurait, à son contact, éclaté en sanglots. Lui donnant l’occasion d’avoir cette attitude maternelle réconfortante qu’elle avait parfois. Lui donnant ce plaisir.

Il ne savait tout simplement pas comment s’y prendre, pour se lever et faire les quelques pas que la distance entre eux lui imposait de faire.

Au lieu de quoi il avait écrasé nerveusement sa cigarette dans le cendrier qui était sur la table basse devant lui. Il n’avait pas laissé le silence s’emparer de ses gestes. Il avait ouvert le paquet pour prendre une autre cigarette.

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 1992

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com