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Art de consommer - 26

Ecrit par Matthieu Gosztola 25.02.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 26

 

 

Il y avait celles avec qui il ne pouvait rien se passer.

Il y avait celle dont il parlait souvent. Sa nièce.

Il n’avait pas réussi à sympathiser avec son amoureux :

-Tu sais quel est le but d’un avion de chasse ? Te détruire le plus rapidement possible avant que toi tu le détruises. Mais ce n’est pas fort pour l’espionnage.

- Ah bon ?

- Oui, il y a un avion exprès pour ça, un avion qui s’appelle l’avion espion.

Il l’emmenait au jardin des plantes. Ils donnaient à manger aux cygnes des morceaux de pain. Quand ils n’avaient pas de pain, ils faisaient un détour par le Champion.

Il fallait les jeter suffisamment loin. Elle lui demandait de le faire. Quand c’était elle qui les jetait, ils n’arrivaient pas même jusqu’à l’eau du lac, glissaient sur la terre, se perdaient dans les plantes. Parfois, ils ne passaient même pas le grillage vert. Il la portait sur ses épaules, alors.

- Recommence.

- Un coup ?

- Oui, recommence un coup.

 

Il y avait une balançoire.

- Plus haut, je veux m’envoler.

Voyant qu’il était interloqué : « Rassure-toi. Ce que je veux, c’est juste avoir l’impression que vais m’envoler. »

Non, pas dans le dos. Ça va moins haut, quand on pousse dans le dos.

Il s’assurait qu’elle se tenait « fort » puis poussait le siège.

 

- On joue ?

- On joue.

- On fera semblant de mourir. On s’allonge par terre et on ferme les yeux. On attend de voir les réactions.

 

Une autre fois :

- On joue ?

- On joue.

- On dirait que moi je suis toi et que toi tu es moi.

 

Elle aimait qu’il lui raconte son histoire.

C’était une histoire un peu particulière. Une histoire dont il était l’auteur.

Il était question de géants, d’indiens, de loups, de lutins, d’ogres, de pirates, d’enfants ayant des pouvoirs magiques, d’adultes pouvant voyager dans le temps. Elle se cachait les yeux avec ses mains quand arrivait les moments les plus critiques de l’histoire, quand bien même elle savait que ça se finirait bien : elle connaissait l’histoire par cœur.

 

Elle venait le chercher quand elle faisait un cauchemar.

-  Tu as fait un cauchemar, c’est rien, je suis là, ton cauchemar est fini.

- Y a quelqu’un dans l’armoire !

- Non, y a personne dans l’armoire. Va te recoucher, je viens avec toi. Tu vois ? Tu vois bien qu’il n’y a personne dans l’armoire.

- Il se cache, le monstre, mais quand tu seras parti, il reviendra.

- Bon écoute, à ce moment-là, ce qu’on va faire, c’est qu’on va laisser cette lumière allumée.

- Ça suffit pas la lumière…

- Voilà, mets-toi comme ça. Tu es bien là ?

- Tu m’as trop bordée. Je veux que tu restes !

 

Sa présence était synonyme de vacances. Ils avaient revu tous les Walt Disney. Jeannot avait une préférence pour Blanche Neige, mais celui qu’elle préférait, celui qu’elle voulait revoir tous les soirs (au moins « un bout »), c’était le Roi Lion. Il lui avait offert toutes les peluches Roi Lion, sauf les plus grandes. Elles auraient pris trop de place. Elle n’avait pas été convaincue par cet argument.

Elle détestait les films qui faisaient peur. Quand elle voyait dans un film une image qui la terrifiait, elle se cachait le visage, en pleurs. Au bout de quelques instants, elle se plaignait des images qui étaient toujours dans sa tête. Elle se frottait le front avec les doigts de sa main droite. Elle n’arrivait pas à les faire partir.

 

Parfois, c’étaient vraiment les vacances, et il arrivait qu’ils soient ensemble quand il n’y avait plus rien d’autre à faire de ses journées que l’essentiel : jouer à celui qui dormirait le plus longtemps ; courir jusqu’à être essoufflés ; faire semblant de tomber et tomber pour de vrai ; jouer à des jeux de plein air, modifier les règles des jeux de plein air et convaincre les autres du bien-fondé de ces modifications et de la facilité à les mettre en pratique ; vérifier que la cabane construite la veille était toujours là ; rire ; se faire peur ; réinventer après le goûter les histoires qu’on a inventé avant le goûter ; apporter des modifications à la chanson de gestes de Ken, au milieu de toutes les barbies : Pamela, Melissa, Sandra, Deborah, Natacha, Aurélie, Audrey, Marnika-Eglantine, Virginie ; s’inventer, dans le noir, alors que l’on devrait dormir, de nouvelles histoires. Les faire durer, alors qu’il est, depuis « longtemps » déjà (une demi-heure « au moins »), l’heure de dormir.

Elle dormait dans ses bras quand les premières fusées du feu d’artifice avaient explosé en plein ciel. C’était à l’Ile de Ré, en août 1999.

À Londres, en décembre 2002, il avait couru avec elle vers les pigeons pour les voir s’envoler. Elle avait voulu lâcher sa main pour courir plus vite encore. Il avait serré sa main plus fort.

 

Matthieu Gosztola

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com