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Art de consommer - 24

Ecrit par Matthieu Gosztola 11.02.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 24

 

 

Une autre.

Son livre avait été publié il y a deux ans.

Elle vivait avec un chien, qui l’attendait à la fenêtre quand elle rentrait le soir à 17 heures 55 (elle travaillait à cinquante-quatre kilomètres du lieu où elle habitait ; elle était enseignante en français et latin, l’année prochaine enseignerait aussi l’histoire – ayant accepté la proposition de trivalence qui lui avait été faite par le principal en début d’année), posant ses deux pattes de devant sur le rebord, derrière ses rideaux à frange.

Elle avait acheté l’intégrale de la série Lost qui s’empilait à droite de son petit téléviseur. Elle attendait de s’installer avec quelqu’un avant d’investir dans du matériel, de remplacer ses « vieux trucs ».

Elle avait pu choisir la couverture, son livre avait été publié à compte d’auteur, elle avait mis une photo de Rome qu’elle avait prise lors de son voyage annuel en Italie (ça n’avait pas été évident de choisir, elle en avait tellement). Elle regrettait maintenant. Elle connaissait quelqu’un qui avait dessiné pour Pif magazine. Il lui aurait fait volontiers un croquis de ruines qui aurait permis à son ouvrage d’être remarqué aux salons du livre où elle s’invitait.

Elle écrivait des romans policiers se passant dans la Rome antique. Elle avait entassé les caisses d’exemplaires de son premier roman au grenier. Le prochain était sur le point d’être terminée.

Elle avait été retardée par les vagues de copies qui recouvraient son bureau. Les corriger était prioritaire.

Elle se donnait trois heures tous les dimanches pour avancer dans l’intrigue. Les fins de semaines où elle récupérait des copies en latin et en français, elle devait consentir à ne passer qu’une heure ou une heure et demie sur son intrigue (rarement plus : cela n’atteignait jamais les deux heures).

Elle préférait ne pas penser à l’année prochaine, même s’il est vrai qu’elle aurait moins de copies à corriger en français, puisque le nombre d’heures serait revu à la baisse.

Elle avait pu parler avec Romain Sardou, le fils de Michel Sardou, au salon du livre à Paris. Il lui avait dédicacé son dernier roman, qu’elle avait racheté. Elle lui avait dédicacé son polar historique et le lui avait offert. C’était son premier roman. Il ne s’en était pas inquiété.

Elle lui avait montré une lettre étrange qu’elle avait reçue d’un éditeur, qu’elle n’osait pas qualifier de manifeste. Il lui avait demandé s’il pouvait l’emprunter pour la photocopier. Elle l’avait pliée en quatre, suivant les pliures habituelles, qui étaient bien marquées, puis la lui avait tendue en lui disant : garde-la.

1) Ecrire ! Tout le monde écrit. Vous-même vous écrivez. Si vous n’écrivez pas, c’est que vous n’écrivez pas encore. Vous écrirez !

2) Publier ou ne pas publier, telle est la question. On fait toujours comme si on avait le choix. Non, je préfère ne pas publier, c’est trop intimiste. Version chic : J’ai décidé d’imprimer, à mes frais, mon prochain roman, à cent exemplaires, pour mes seuls amis. Nul n’a autant d’amis.

3) Personne n’est sensé savoir que vous conservez la dizaine de lettres de refus types qui vous ont été adressées. Si vous publiez, vous les insérerez dans votre œuvre, quitte à les mettre en annexe, que tout cela n’ait pas été inutile.

Vous confesserez alors à vos amis : moi-même, certains jours, je n’y croyais plus.

4) Un goût immodéré pour l’introspection, pour les images, et une peur panique de la répétition héritée du lycée, voilà ce qui pollue la littérature d’aujourd’hui. La littérature des lettrés, c'est-à-dire des professeurs de lettres, qui représentent à eux tous quatre-vingt-dix pour cent des gens qui, arrivés à l’âge adulte, persistent à vouloir continuer d’écrire.

Les agriculteurs écrivent moins, mais publient plus, en proportion.

Une autre.

La première fois qu’elle avait eu envie de lui, c’est quand il avait hésité absurdement entre deux sortes de gâteaux apéritifs, ne voulant pas en mettre un de chaque dans sa main.

Elle l’avait déjà vu plusieurs fois, au cours de soirées chez les uns et les autres. Mais c’est alors qu’elle l’avait remarqué.

Une autre.

Elle avait regardé un garçon faire pipi.

Elle lui avait demandé de se masturber. Elle voulait voir « comment ça marche ». Il avait fait semblant de jouir « dessus les tuilas ». Quand il était parti, elle avait regardé les tuilas ; il n’y avait que du pipi.

Elle avait fait sa première fellation à treize ans, dans un parc que lui et elle connaissaient bien, pour y avoir joué souvent quand ils étaient plus jeunes.

Elle s’était enorgueillie d’autant de précocité. Il s’était vanté de tant de pouvoir de séduction.

Elle était retournée dans le parc avec une amie, qui ne savait rien de ce qui s’était passé entre eux. Ils avaient joué à un jeu qu’ils avaient fait leur pour en avoir changé les règles. Une bouteille vide de bière était posée au milieu du triangle qu’ils formaient. Chacun à son tour tournait la bouteille. Le premier avait été désigné par tirage au sort car les trois étaient volontaires. La personne qui était pointée devait enlever un vêtement. Le jeu avait duré plus d’une heure.

Elle avait fait l’amour la première fois à quinze ans, était rentrée toute contente le soir chez elle, c’était la première chose qu’elle avait dite à sa mère. Elle s’attendait à voir sur son visage la même fierté que celle qui la grandissait au moment d’énoncer la phrase qu’elle avait imaginé en chemin.

La première fois qu’un garçon, nu contre elle, lui avait dit, je veux te dire quelque chose, comme elle savait ce qu’il allait lui dire et que c’était la première fois qu’on allait le lui dire, elle lui avait demandé d’éteindre la lumière. Elle lui avait ensuite répondu qu’il pouvait rallumer, avant de l’embrasser, et elle avait voulu que son baiser, beaucoup plus long que d’habitude, remplace les mots « moi aussi », qu’elle trouvait communs.

Elle aurait aimé l’embrasser à un endroit du corps où elle ne l’avait jamais embrassé. Il n’y avait pas d’endroit du corps où elle ne l’ait jamais embrassé ; d’endroit du corps qui ne soit pas terriblement inconvenant.

À la place, elle l’avait « emballé, beaucoup de fois ».

 

Depuis, il couchait toutes ses conquêtes dans un grand cahier à spirale, à la manière de Pierre Louÿs, un auteur qu’il admirait, pour la façon qu’il avait eue de mener sa vie plus que pour ses écrits.

Il se servait de ce qu’il avait perçu d’elles. Et, quand il le pouvait, de ce qu’elles lui avaient confié. Ce n’était pas difficile, les filles avaient l’habitude de se confier. Pas toutes.

Elles se confiaient d’abord sur leurs sentiments. Ensuite sur leur passé. C’était en général après qu’elles lui avaient présenté leurs plus proches amis, et leur famille. C’était pour Jeannot un des signes montrant que la relation touchait à sa fin. Car viendraient les exigences. Les attentes ne suffiraient plus.

 

Il aurait préféré que les filles lui confient leurs fantasmes. Mais c’était le stade suivant. Et le précédent, on ne pouvait pas l’oublier.

Tu as une connaissance précise de mon corps, de mes sentiments. Tu as une connaissance de ma vie, de mon univers (ma chambre, mon emploi du temps, mes habitudes : ce que j’ai plaisir à faire et les endroits où j’ai plaisir à aller, mes amis, ma famille). Je te confie mon passé, pour être toute à toi.

À toi maintenant...

Il ne voulait pas être là quand elles pensaient « à toi maintenant ».

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com