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Art de consommer - 23

Ecrit par Matthieu Gosztola 04.02.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 23

 

Une autre.

Elle avait rompu parce qu’il l’avait trompée, plusieurs fois.

Elle avait décidé de ne plus l’aimer, il ne méritait pas son amour.

Lui-même ne l’aimait pas, bien qu’il lui dise le contraire.

Il ne l’aimait pas suffisamment, en tout cas.

Ils avaient décidé de passer une soirée ensemble, à faire semblant. Elle avait accepté une invitation au restaurant.

Ce serait leur dernière soirée.

Ils avaient fait semblant au cours de la soirée que tout ce qui leur était arrivé ne leur était jamais arrivé. Ça leur avait fait du bien de retrouver la légèreté de leurs premières fois.

La réalité, c’est qu’ils n’avaient pas eu à faire semblant.

Ils avaient passé une merveilleuse soirée. Ils avaient décidé qu’ils passeraient la nuit ensemble. Il connaissait un hôtel. Proche.

Ils s’étaient perdus, avaient voulu faire un détour par la campagne.

Elle avait aperçu un oiseau nocturne, posé à une vingtaine de mètres. Elle avait sorti les jumelles stabilisées de la boîte à gants. Les phares de la voiture ne l’effrayaient pas. Il fallait ralentir. Il fallait s’arrêter. Elle était sûre, ça ne pouvait être qu’une chouette épervière. Une Surnia ulula. Tu te rends compte, personne n’en a jamais vu en France depuis 1950.

Lui ne voyait rien. Mais si, il devait pencher la tête légèrement. Elle avait tourné sa tête avec sa main. Il avait posé sa main gauche sur cette main, avait baissé la tête, avait posé ses lèvres. Pas de mouvements brusques, hein ? Elle l’avait retirée, après quelques secondes seulement. Elle était concentrée sur l’oiseau. Elle trouvait son immobilité suspecte. Elle aurait du s’en inquiéter plus tôt. Pourquoi ne s’était-il pas envolé ?

Est-ce qu’il n’était pas blessé ?

S’il l’était… Elle connaissait une clinique vétérinaire qui était ouverte toute la nuit. Ce n’était pas tout près, mais on ne pouvait pas dire que c’était loin.

Il n’en était pas question. Il aurait eu vingt ans, le désir de l’impressionner l’aurait poussé à passer la nuit auprès de l’oiseau, prodiguant lui-même les premiers soins.

Le prenant en photo des dizaines de fois, variant les angles. Il aurait été chercher son appareil photo. Comme elle n’en avait jamais vu.

Il n’avait plus vingt ans.

Elle s’attendait à ce qu’il se ferme. Il aurait eu une attitude différente, ça l’aurait étonnée.

Encore que. Elle aurait pensé qu’il cherchait, par un excès de gentillesse qui ne lui ressemblait pas, à la reconquérir. Au moins, il était resté fidèle à lui-même.

En attendant, c’était sa voiture. C’était lui qui conduisait. Donc on faisait comme il pensait. Voilà tout.

Elle avait allumé une cigarette, lui avait dit qu’il pouvait démarrer. Elle était sûre ? Mais oui, elle avait vu l’oiseau suffisamment. Ils n’allaient pas passé toute la nuit les phares allumés, sur le bas-côté d’un chemin.

Il avait tenu à ce qu’elle descende de voiture, à ce qu’ils s’approchent plus près. L’oiseau s’était envolé. Elle avait poussé un petit cri.

Il lui avait entouré la taille. Ils avaient essayé de scruter le ciel un long moment, pendant qu’elle lui expliquait quelles étaient ses caractéristiques. Mais tout était noir. Il s’était penché pour l’embrasser dans le cou. Elle avait tourné la tête dans sa direction.

Ils n’avaient pas fait l’amour ce soir-là, elle n’avait pas voulu. Il l’avait regardée nue, puis elle s’était ravisée. Il avait eu la réaction d’un enfant effarée qu’on punit alors qu’il n’a rien fait. Elle lui avait dit calmement : tu sais bien, on n’est plus ensemble. Je ne t’aime plus. Elle avait répété, après un silence, je ne t’aime plus, avait baissé les yeux. Une des lattes du parquet était fissurée au centre. Un clou plié se trouvait dans une autre, juste à côté.

Une autre.

Elle avait toujours voulu voyager. Voir, de chaque pays, tout ce qui méritait d’être vu. Elle s’était abonnée à un bouquet satellite qui incluait la chaîne Voyage. Avec tous les documentaires qu’elle avait vus, elle avait l’impression d’avoir vu tout ce qu’il y avait à voir.

Une autre.

Elle avait demandé à une amie, au téléphone, si elle « pratiquait » la fellation.

Elle, la pratiquait.

La levrette était à proscrire. C’était, selon elle, faire l’amour comme les animaux.

Une autre. Elle aimait les Shadocks.

Les garçons pensaient à la façon des Shadocks. Pouvait-elle être plus précise ? S’il n’y avait pas de solution, une solution qu’ils étaient en âge de trouver, c’était qu’il n’y avait pas de problème.

Ils pensaient que quand leurs copines venaient leur parler de ce qui n’allait pas, c’était parce qu’elles espéraient qu’ils pourraient trouver une solution, une solution qui soit la solution.

Parfois, les plaintes ne demandaient pas à être cassées. Juste à être accueillies.

Lui (autoportrait).

Il la lèche dans le cou, aspire le lobe de son oreille gauche, sait, au moment de le faire, qu’il va la faire rire, dégrafe son soutien-gorge de la main gauche, en moins de temps qu’il ne lui faut pour émettre un soupir.

C’est un amant expérimenté.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com