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Art de consommer - 22

Ecrit par Matthieu Gosztola 28.01.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 22

 

« Une relation amoureuse, quand elle a lieu, c’est parce que l’autre a fait un choix ; et, curieusement, ce choix ne nous concerne pas. Il concerne l’autre : ses disponibilités, ses désirs, ses projets. »

Note 1 (feuillet 0) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Il était resté avec une fille pendant trois ans. C’était son record. Au bout de la deuxième année, elle n’arrêtait pas de lui dire qu’elle aimait le couple qu’ils formaient. Il la rendait heureuse. Elle lui rappelait qu’elle était bien aussi dans son boulot.

Il comprenait qu’elle voulait lui signifier qu’elle n’était pas comblée. Il n’était pas enthousiaste par l’idée d’avoir un enfant si vite.

En réalité, il n’était pas enthousiaste par l’idée d’avoir un enfant.

Il avait eu une relation suivie avec une fille de quinze ans. N’ayant aucun ascendant sur elle hormis celui que donne l’âge, c’était permis par la loi.

Elle avait des réticences quand il la déshabillait qui lui donnaient l’impression de cueillir un fruit encore noué à sa branche.

Il l’emmenait au Mac Do, aimait quand elle se mordait la lèvre inférieure avec les dents, sa moue quand elle n’était pas contente, la façon qu’elle avait de bouder tout en restant à l’affût quand il ne s’intéressait pas à elle, attendant la moindre marque d’attention qu’il aurait à son égard pour lui sauter au cou (ou c’était tout comme).

Sans qu’elle ait lu la moindre ligne de Lolita.

 

Elle jouait à Pacman pendant des heures, avait peur de l’orage, l’appelait toujours quand il y en avait, même s’il était trois heures du matin. Tombait presque toujours sur son répondeur.

 

Elle détestait voir des films d’horreur, parce ça la faisait hurler de peur.

Elle adorait voir des films d’horreur, parce que toutes les fois où elle hurlait de peur, ça la faisait se blottir contre lui, et il la réconfortait.

 

Il avait convaincu Maartje, dont c’était le premier amour, d’avaler systématiquement son sperme à chaque fois qu’elle lui faisait une fellation.

Elle avait compris que le sperme était un don de sa personne. Il ne voulait pas qu’elle rejette ce don, même si bien sûr il ne voulait la forcer à « rien du tout ». Elle pouvait refuser, ça allait de soi. Il ne lui en voudrait pas.

Elle l’avait fait, à chaque fois, sauf une fois, parce que c’était en plein été, qu’il faisait trop chaud et que le chaud du sperme l’avait écœurée.

 

Il aimait qu’elle lui parle crûment, quand il était en elle, puis hors d’elle, quand ils étaient seuls, ou même dans un lieu public, si elle restait discrète.

Ça lui donnait envie d’elle dans l’instant. Elle aimait lui donner envie d’elle dans l’instant.

Ils avaient fait une fois l’amour dans les toilettes du Mac Do, il avait tiré sa culotte sur le côté, elle était en jupe, elle s’était mise contre le mur, une jambe sur la lunette baissée, il avait juste eu à baisser son pantalon. Elle n’avait pas enlevé ses converse. Il n’avait pas enlevé ses converse. Ils avaient acheté les mêmes. Ensemble.

Les personnes qui étaient descendues pour se laver les mains avaient entendu du bruit, certaines avaient étouffé un rire, d’autres souri, aucune ne s’était attardée. Ils avaient fait l’amour dans les toilettes du Mac Do avant que le système des jetons ne soit instauré, avaient abandonné leur idée de recommencer depuis.

 

Maartje ne sait pas dans quelle mesure elle l’aimait avant qu’il prenne « possession » de son corps.

Elle a le sentiment que l’application qu’il a eue à lui faire part de sa tendresse a scellé un pacte entre eux, les a liés à jamais, indépendamment de toutes les contingences.

Pour lui, il l’a seulement baisée.

 

Jeannot était déjà tombé amoureux. Le grand amour. Une fois.

Il lui arrivait encore de penser à elle quand quelque chose lui rappelait un instant qu’ils avaient vécu ensemble, lui rappelait une phrase qu’elle avait dite, une expression qu’elle avait eue. Il lui arrivait aussi de penser à elle sans raison particulière.

Il se rappelait qu’il pensait déjà à elle quand elle était là. Quand ils préparaient à manger, qu’ils se baladaient… Quand ils ne faisaient rien, rien d’autre que d’être ensemble… Il pensait à elle quand elle dormait et qu’il lisait, ça ne la dérangeait pas qu’il laisse allumée la lampe sur la table de chevet. Elle s’endormait sur son bouquin, parfois.

 

Tu me manques déjà, lui disait-elle, alors qu’il était nu dans son lit, sur le côté, qu’il s’apprêtait à partir, une demi-heure plus tard il devrait être debout pour pouvoir s’habiller. Il s’habillerait avec des gestes amples et précis, irait dans la douche plus tard.

 

Tu me manques, lui dit-elle alors qu’il est là, mais que ses sentiments à son égard ont changé, ont pris une tournure qu’ils ne prendraient jamais, espérait-elle. Il n’éprouvait plus de désir. Il éprouvait de la tendresse. Il savait d’instinct, de son instinct d’homme, différencier le désir de la tendresse.

L’idée d’être en elle, dans ce boyau humide qui enserrait son membre imparfaitement, ce qui fait qu’il  devait se concentrer sur une image pour pouvoir jouir, ne lui apparaissait plus comme une récompense. Ce qui la distinguait des autres, et qu’il avait trouvé d’abord attachant, lui semblait maintenant déplacé. Parfois, même, sa présence gênait, avait quelque chose d’incongru, il aurait aimé pouvoir être seul. Bien sûr, il ne pouvait pas lui parler de toutes ces choses. Bien sûr, il lui dirait toutes ces choses, elles seraient incluses dans le simple fait de dire « c’est fini ».

Les seuls moments agréables étaient ceux où elle prenait son sexe en bouche. Elle faisait les meilleures fellations. Elle avait toujours un mug de chocolat chaud fumant à côté d’elle, en buvait avant, pour que l’intérieur de sa bouche soit chaud. Elle aimait se concentrer exclusivement sur le gland, seule partie sensible du sexe de l’homme, quand quantité d’autres filles faisaient aller et venir leur langue sur tout le sexe, alors que ce qui se dégageait de ce superflu n’était, pour l’homme, qu’un plaisir esthétique : un plaisir à voir leur partenaire agir. Elle avait des mouvements réguliers, faisait frotter le dessus de sa langue contre son frein pendant qu’elle recouvrait le reste du gland avec ses lèvres, en une pression étudiée pour que les dents sachent se faire oublier (il était bienvenu qu’elles soient charnues), jusqu’à ce qu’il jouisse dans sa bouche, après quoi elle avalait, continuait à faire des mouvements, en diminuait l’amplitude et l’intensité. Et venait se coller contre son torse. Le temps passait ainsi, alors qu’ils étaient l’un contre l’autre.

Quand ils regardaient leur montre, ou le réveil posé sur la petite table dont un côté épousait un côté du lit, ils voyaient qu’il était tard. Ils n’avaient pas vu le temps passer.

Ils en concluaient qu’ils avaient un temps bien à eux, qui ne coïncidait pas avec le temps de la vie quotidienne.

Ils en concluaient que le temps passait sans eux.

 

Ils auraient pu rester des heures, allongés sur l’herbe, profitant du soleil, arrachant quelques brins d’herbe, se tenant les mains, qui posant sa tête sur le ventre, qui touchant les cheveux, caressant l’ovale du visage, embrassant. Ils pouvaient rester des heures enlacés sans trouver que ce soit long, alors que c’était un fait, ils restaient enlacés longtemps.

 

Elle lui envoyait des textos tout au long de la journée pour lui notifier ses actions.

« Je vais dans mon bain » était récurrent, il pouvait l’appeler un peu après : quand elle entendait sonner, elle retirait le casque de ses oreilles, car elle aimait se prélasser dans la mousse en écoutant de la musique sur son lecteur MP3 qu’elle posait sur le meuble qui regorgeait de produits pour la toilette corporelle.

La rupture, dont il n’avait pas été à l’initiative, lui parut plus sensible quand elle lui envoya un texto pour lui dire que s’il voulait l’appeler, il fallait qu’il le fasse « dans une heure » car elle allait dans « la salle d’eau ».

 

La rupture lui avait fait comprendre certaines choses. Il savait qu’il pourrait l’aimer d’une façon idéale.

 

Il l’avait sodomisée au bout de deux mois. Il lui parlait souvent du désir qu’il avait d’être partout en elle. Elle lui avait dit que c’était son désir à elle aussi. Elle avait aimé alors voir sa réaction, conforme à celle qu’elle voulait susciter.

 

Elle lui en avait voulu après la rupture, lui avait rappelé la rapidité et l’insistance de sa demande, s’en était voulue d’avoir menti sur son désir.

Elle n’aimait pas la sodomie, disait-elle. Il trouvait qu’elle y avait pris du plaisir, quand ça s’était produit. Elle n’avait pu lui faire entendre raison.

 

Il savait qu’il pourrait l’aimer d’une façon idéale. Elle ne reviendrait pas sur ce qu’elle avait décidé, elle n’avait pas rompu pour lui faire comprendre certaines choses.

 

Il voulait qu’ils restent amis.

Elle ne voulait pas lui raconter ses journées. Elle ne voulait plus.

 

C’avait été son premier amour, c’avait été par conséquent son grand amour. Son grantamour, aurait dit Noguez. Elle savait qu’elle ne pourrait plus jamais aimer après lui. Elle avait aimé un an plus tard.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com