Identification

Art de consommer - 21

Ecrit par Matthieu Gosztola 21.01.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 21

 

Une autre.

Sans doute, avant qu’il n’arrive, elle sortait les verres, les gâteaux apéritifs sur la table basse, le whisky qu’il appréciait, passait un coup de chiffon sur les meubles qu’elle n’avait peut-être pas dépoussiérés dimanche.

Dimanche était le jour du ménage, excepté quand il dormait chez elle samedi soir. Elle fractionnait alors le temps de ménage hebdomadaire. Parfois, lundi et mardi soir suffisaient.

Avant qu’il n’arrive, elle passait l’aspirateur, refaisait son lit, vidait la poubelle, se lavait les dents, vérifiait l’état de son rouge à lèvres et de son vernis à ongles.

Ça lui permettait de ne penser à rien. Elle était toute entière à ce qu’elle faisait.

Quand il sonnait à l’interphone, elle arrêtait tout. Le temps qu’il monte par l’ascenseur, elle rangeait ce qu’elle avait du déranger pour rendre plus attrayant son intérieur.

Une autre.

Il arrivait qu’un bruit de ventouse les gêne pendant l’amour, quand ils étaient en sueur. Ils riaient pour évacuer la gêne. Le rire évacuait le désir.

Ce bruit était audible quand les peaux emprisonnaient entre elles un peu d’air, préservé entre les minces pellicules de sueur. En avaient-ils conclu.

Une autre.

Ils avaient passé la soirée à une certaine distance l’un de l’autre, à boire des Martini, à fumer. Ils avaient envisagé d’aller au cinéma et au restaurant. Ils avaient laissé tomber le cinéma. Ils n’avaient pas très faim. Ils avaient laissé tomber le restaurant, après avoir imaginé un instant ne commander qu’une salade. Il ferait bon en terrasse. Ils avaient continué de boire et de fumer. Il aurait sûrement fait bon en terrasse.

Tard dans la soirée, elle s’était appuyée contre le mur, à un endroit du mur où elle ne s’appuyait jamais, où il ne l’avait jamais vu s’appuyer. Elle s’était appuyée dans le coin nu, nu depuis qu’elle avait retiré le grand vase, fissuré après une dispute. Un cadeau de son frère, qui vivait à New York. Il devait rentrer en France quelques semaines cet été.  Elle avait renseigné Jeannot sur ce retour.

Une autre.

Elle voulait qu’il lui offre une Margarita. Il n’y avait aucun bar qui soit ouvert, en ce dimanche férié. Il l’avait invitée chez lui. Il avait tout ce qu’il fallait pour préparer  une bonne trentaine de cocktails alcoolisés. Ils avaient parié sur la véracité de ce qu’il avançait.

Une autre.

Elle couchait facilement. Il le savait. Tout le monde le savait.

Elle n’osait pas dire non, par peur d’être rejetée. Elle savait d’expérience que si elle disait « non, pas ce soir » deux soirs de suite, elle avait de grandes chances pour ne plus jamais entendre parler du garçon. Soixante-dix pour cent, peut-être soixante-quinze pour cent de chances. Certains persévéraient jusqu’au troisième soir. Rarement plus.

Quand elle disait « oh, oui », elle les revoyait souvent. Parfois très.

Surtout au début.

Cela durait quelques semaines. Parfois un peu plus. Souvent moins.
Elle aurait aimé qu’ils lui parlent d’eux, pour avoir l’impression de construire une relation.

- Pourquoi tu me parles pas de toi, bébé ? Les appellations pouvaient changer au gré de sa fantaisie.

- Tu veux que je te dise quoi ? Pose-moi des questions.

- Bah, je sais pas, parle-moi de ton enfance, des bêtises que tu as faites quand tu étais petit… Elle s’arrêtait en général à « Bah, je sais pas ».

Elle voulait que ça vienne d’eux.

Mais ça ne venait jamais d’eux.

Quand elle leur parlait d’aller au cinéma, au restaurant, à la patinoire, au bowling, faire un billard, jouer aux dames à la médiathèque, aux cartes, au monopoly avec une amie, faire une partie de tennis, faire une ballade en roller, en vélo, aller au zoo, faire du pédalo, ils se désistaient. Ils prétextaient qu’ils étaient très occupés. Alors elle avait envie de laisser tomber.

Mais c’était eux qui laissaient tomber, avant elle.

Combien de fois elle n’avait rien senti, ou si peu, une vague présence, avait simulé pour ne pas blesser le garçon, et avait attendu qu’il jouisse pour ensuite passer sa main dans ses cheveux, et le regarder s’endormir.

Elle oubliait aussitôt n’avoir rien éprouvé, étant heureuse de le voir dormir si calmement près d’elle.

L’image flottait encore dans son esprit de son visage déformé par la grimace qui marquait le moment de l’orgasme.

Elle aimait cette grimace.

Elle s’était à tel point confondue dans son esprit avec la jouissance qu’elle s’était souvent dit que si elle la voyait en dehors des moments où ils faisaient l’amour, ça n’était jamais arrivé, bien sûr, elle en éprouverait, du désir, et peut-être même du plaisir.

Est-ce qu’elle avait des fantasmes ?

Elle avait souvent éprouvé le désir de voir son visage quand il la prenait en levrette, et si elle n’était pas si possessive, elle pourrait aimer, oui, il serait possible qu’elle aime le voir faire l’amour à une autre femme devant elle, dans cette position.

Il avait réussi à la persuader qu’elle n’était pas si possessive.

Une autre.

Elle avait un vieux téléphone rouge des années 70. Elle ne le gardait pas seulement pour la déco.

Elle aimait entortiller le fil autour de son index de la main droite. Quand ce jeu la lassait, elle dessinait des cercles sur le post-it au-dessus du bloc posé devant elle, à droite du cadran, mais aussi des lapins, des échelles. S’en tenait le plus souvent aux formes géométriques, qu’elle enchevêtrait.

S’étonnait toujours en voyant, le combiné posé, ce qu’elle avait dessiné.

Il retirait le post-it, après qu’elle avait raccroché et qu’elle était déjà occupée ailleurs, le glissait dans une pochette qui en contenait beaucoup d’autres, en douce.

Il pensait qu’il le faisait en douce.

Une autre.

Il avaient passé une nuit au cours de laquelle elle avait pensé, déjà pendant, mais surtout après, ne pas avoir su comment s’y prendre. Ne pas avoir su se laisser aller. Cette idée l’avait élancée dès le réveil comme une douleur.

Elle avait tiré le bac de l’imprimante, en avait sorti une feuille A4. Elle n’avait pas pris la première en partant du haut, mais la deuxième. Elle l’avait pliée en deux, avait marqué la pliure avec son ongle, puis l’avait déchirée à l’endroit de la pliure. Sur une moitié de feuille, elle avait inscrit différents renseignements.

Son mail professionnel. Son mail personnel. Son adresse msn. Son adresse postale. Son numéro de portable. Le numéro de téléphone de son domicile, celui de son travail. Elle s’était relue attentivement.

Elle avait plié la moitié de feuille A4 en deux, l’avant laissée en évidence sur la table basse du salon avant de quitter l’appartement.

« Il faut que j’y aille. Prends une douche si tu veux. Fais comme chez toi. Seulement, claque bien la porte en sortant ».

Elle n’avait touché à rien. Elle avait regardé sa bibliothèque, la première rangée. Sur chaque étagère, il y avait toujours deux, voire trois rangées de livres.

Une autre.

Une amie, « pas mal du tout » et célibataire depuis peu, l’invite à passer la soirée avec des amis. Qu’est-ce qui était prévu ? C’était assez vague. Restau, et peut-être ciné.

Elle était prise de son côté. Elle ne pourrait pas l’accompagner.

- Vas-y, tu peux passer la soirée avec elle. Je sais que t’en as envie.

- Tu es sûre que ça t’ennuie pas ?

- Bien sûr que non, vas-y j’te dis.

Il savait que ça voulait dire : « n’y va pas. Mais je te demanderai jamais de ne pas y aller. Alors dis-moi juste que tu restes, et insiste pour rester. »

Il y était allé.

Une autre.

Il avait senti les premiers mouvements du bébé en posant sa main sur son ventre. Il avait été impressionné. Il avait senti les mouvements très distinctement. Il lui avait demandé si ça ne lui faisait pas mal, qu’il bouge comme ça. Mais non. Et il bougeait même quand elle dormait ? Bien sûr. Et ça ne la réveillait pas ? Non, elle dormait très bien, rien ne pouvait la réveiller. Il le savait bien.

Il avait posé sa main souvent au niveau du nombril. Parfois un peu plus bas ou un peu plus haut, quand il ne sentait rien.

De plus en plus souvent.

Quand ils étaient assis sur le canapé devant la télé. Quand ils étaient assis à table côte à côte, car ils étaient invités chez des amis ou qu’ils mangeaient au restaurant avec des amis. Quand ils étaient dans le lit, lumières éteintes. Ou l’instant d’avant, quand ils lisaient chacun leur livre avant d’éteindre leur petite lampe, dont seule la couleur de l’abat-jour différait, coordonnant alors leurs gestes, après avoir refermé le livre de poche sur le marque-page (ils avaient le même ; l’un avait une pliure au bout) et l’avoir posé sur leur table de chevet. Parfois même, quand ils faisaient l’amour, couchés sur le côté, lui derrière elle, tous deux les jambes un peu repliées.

Cette autre, il ne l’avait jamais connue. Il l’avait imaginée.


Matthieu Gosztola


  • Vu : 2145

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com