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Art de consommer - 20

Ecrit par Matthieu Gosztola 14.01.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 20

 

Une autre.

Survenaient toujours les mêmes questions, au début d’une relation. Quels sont tes centres d’intérêt ? Et tout particulièrement : Tu écoutes quoi comme musique ? Parfois : Tu fais quoi comme sport ?

Avec elle, c’était : Tu es de quel signe ? Tu as quel ascendant ? Et ton signe chinois, c’est quoi ?

Elle lisait l’horoscope chaque semaine. Elle n’y croyait pas, mais dans l’éventualité que ça puisse être vrai, même à un infime pourcentage, elle le lisait avec application.

Et c’était vrai, à un infime pourcentage.

Une autre.

Ils étaient nés le même jour. C’était idéal pour commencer une relation amoureuse. Ils verraient peut-être leur vie épouser le même tracé, suivre les mêmes inflexions que celles qu’ils avaient espéré lui voir prendre, quand ils ne se connaissaient pas encore.

Ils aimaient tous les deux Wittgenstein. C’était inespéré. Ils avaient découvert une chose plus importante encore, après avoir fait l’amour, plusieurs fois par jour, pendant un peu plus d’une semaine : ils n’avaient aucun désir l’un pour l’autre.

Une autre.

Ils avaient voulu faire l’amour sur la plage. Ils n’avaient pas trouvé d’endroit où ils soient sûrs qu’ils ne risquaient pas d’être vus, d’aucune façon. Ils étaient rentrés main dans la main, après avoir écouté le bruit des vagues.

Ils avaient fait durer la ballade.

Une autre.

C’était le premier garçon qu’elle emballait.

Les baisers, ce n’était pas comme dans les films.

Il n’y avait pas de musique derrière, lente, avec la voix langoureuse d’un chanteur ou d’une chanteuse soutenue par un orchestre symphonique, pour permettre à l’instant de gagner en intensité. Et le rendre vraiment unique.

Il n’y avait que le plaisir, la tendresse, et la maladresse parfois (quand les mouvements de langue incertains, cherchent, imprécis, un rythme auquel l’autre puisse s’accorder) qui donnaient l’impression à chacun des acteurs du baiser qu’ils l’étaient un peu plus, vivants.

Une autre.

Ils avaient un tel degré de complicité, qu’à la piscine, assise derrière lui qui était assis sur un transat, sur le rebord, elle lui enlevait les petits boutons qu’il avait dans le dos, les explosait entre ses pouces.

Une autre.

Elle ne lui racontait rien, insistait pour qu’il lui téléphone tous les jours. Il trouvait que ça n’avait pas de sens.

Une autre.

Les filles ne dorment pas nues, en général. Elles sont prêtes à faire un effort, si elles sont amoureuses. Sinon, elles ont toujours plusieurs épaisseurs. Leur culotte, et un pyjama. Elles aiment être au chaud. Elles aiment être couvertes : elles mettent leur couette par-dessus.

Elle dormait nue.

Une autre.

Elle lui avait envoyé un texto pour lui dire que c’était du gâchis qu’un mec comme lui soit célibataire et qu’elle pensait venir le voir. Juste pour le faire jouir de cette idée.

Une autre.

On accorde beaucoup d’importance aux premières fois. Elle n’avait pas aimé sa première fois. La vraie première fois pour elle, ç’avait été sa troisième fois. Elle gardait un souvenir précis de cette nuit avec un homme plus âgé.

Une autre.

Il lui avait fait livrer six roses le premier jour (un lundi), cinq roses le deuxième jour, sept roses le troisième jour, aucune rose le quatrième jour, neuf roses le cinquième jour, deux roses le sixième jour, trois roses le huitième jour, le septième jour étant un dimanche, quatre roses le neuvième jour, huit roses le dixième jour. Il savait où elle habitait et n’avait trouvé que cette façon-là de lui communiquer son numéro de portable.

Une autre.

Il l’avait fait cocu. Elle l’avait fait cocu, pour se venger. Ils étaient retournés ensemble. Cette formalité remplie.

Deux autres.

Elle avait voulu faire lire à une copine le mail de rupture qu’elle avait reçu, celui où il lui souhaitait « bonne continuation » et où il lui disait qu’elle était une fille « super », et qu’elle n’aurait aucun mal à retrouver quelqu’un.

Elles s’étaient données rendez-vous à la fac, devant la salle internet. La copine était restée silencieuse pendant sa lecture. Elle lui avait juste demandé de baisser l’ascenseur avec le curseur de la souris, parce qu’elle ne pouvait pas lire la suite. Parce qu’elle ne pouvait pas lire la fin.

C’était elle.

Il était sorti avec la copine. C’était elle qui, d’abord, lui avait envoyé un texto.

Une autre.

Elle lui avait dit, au téléphone : je vais te dire quel est ton problème.
Il avait raccroché.

Une autre.

Elle lui avait raconté son week-end à la Baule. Elle avait mangé une glace sur la plage. Une seule boule.

Elle l’avait achetée sur la jetée. Il y avait plus de trente parfums. Le marchand de glaces s’en vantait quand on s’approchait de sa roulotte. Elle avait ensuite nagé avec une copine.

Elle n’avait pas tout raconté, sûrement.

Elle avait  demandé à sa copine, après quelques brasses, se plaignant de ce que l’eau était froide : tu crois que là  j’ai éliminé la glace ?

La copine l’avait encouragée en lui disant que l’eau froide permettait d’éliminer davantage de calories. Oui, encore davantage.

Une autre, le jour de son anniversaire.

Elle portait des objets sous les bras, enveloppés dans du papier cadeau. Les objets étaient de taille moyenne. Ça pouvait être absolument n’importe quoi qui soit de taille moyenne. Elle seule savait ce qu’elle portait. Elle marchait avec des talons hauts et une minijupe ; les hommes la regardaient, pensaient que c’était elle, le cadeau.

Une autre.

Il l’avait accompagnée faire le test VIH. La salle d’attente à l’hôpital, dans le pavillon concerné. Le carton avec le numéro remis après la prise de sang. La semaine suivante, une autre salle d’attente. Le carton présenté, le médecin expliquant quelle était la situation à l’heure actuelle. La situation était beaucoup moins problématique, du fait du progrès des thérapies. Les thérapies ne cessaient pas de progresser. Bien sûr, il ne faudrait pas faire l’erreur de banaliser cette maladie. Le traitement pouvait avoir un certain nombre d’effets secondaires. Ces effets n’étaient pas à négliger : ils pouvaient être incommodants. Le traitement était à prendre à vie. Je vais vous faire une ordonnance pour trois mois. Vous devez l’apporter à la pharmacie de l’hôpital. Je vous donne un plan. Je le donne à votre ami. La boîte de mouchoirs est juste ici. Je la pose devant vous. Je vous explique, puisque vous l’accompagnerez. En sortant, vous prenez à gauche, puis tout droit, vous contournez la chapelle, vous voyez ? La pharmacie est située… ici.

L’odeur de la peau, du souffle, de la salive, de la cyrine, de l’urine, des cèles, rappelle celle des médicaments, si caractéristique, qui prend à la gorge quand on ouvre un flacon blanc. La peau au toucher semble différente. Plus grasse. On continue de faire l’amour parce qu’on ne veut pas que l’autre se sente rejeté. Mais le manque d’ardeur est un aveu.

Une autre.

Il adorait lécher, mordiller ses aréoles. Il avait été élevé au sein ?

Une autre.

Elle avait touché chaque centimètre carré de son corps, avec ses mains, avec sa bouche (excepté les pieds). C’était, tout à la fois, un hommage et une signature.


Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com