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Art de consommer - 19

Ecrit par Matthieu Gosztola 07.01.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 19

 

Elle n’était pas auprès d’Octave quand son portable se mit à vibrer, par trois fois.

« Bérénice organise une soirée chez elle demain soir. » Il ira là-bas avec Jeannot. Il n’a pas envie d’y aller avec Lise. Il viendra le prendre en bas de chez lui en voiture : il sait où elle habite. Il la connaît suffisamment pour savoir où elle habite. Et pour savoir qu’elle cherche un mec. Il la connaît vaguement.

Jeannot voudra peut-être faire du zèle.

 

Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’elle a noté sur une feuille quadrillée qu’elle a arrachée de son carnet mauve, celui qu’elle garde pour sa liste de courses, le nom des personnes qu’elle aimerait voir à sa soirée.

Eric, Patrick, Toitoine, Bibi, Edo, Laetitia, Sandrine, Marx, Bérénice.

Edo et Bérénice sont écrits d’une couleur différente. Elle a ajouté à droite de Patrick et Sandrine des points d’interrogation entre parenthèses. Elle a écrit à gauche de Laetitia : « et son copain ? ». Elle a barré Bibi, après avoir reçu un coup de téléphone. Et au dos, elle a inscrit sa liste de course : rhum, jus d’orange de la marque Super U, Malibu, Whisky (pas premier prix), Coca (le vrai), Martini, Bières (plusieurs packs 1664). Une liste qu’elle complètera au Super U (comme elle le fait à chaque fois qu’elle va faire ses courses) dans la limite du budget qu’elle s’est alloué pour la soirée, se servant du crayon en forme de palmier qu’elle garde dans la poche droite de sa veste et de la fonction calculatrice de son téléphone portable.

Après relecture de son ticket de caisse et quelques secondes de calcul mental, elle enverra un texto groupé pour demander à chacun d’apporter sept euros.

 

Elle a retiré les meubles du salon pour faire de la place. Tout préparer à l’avance permet d’avoir l’esprit libre ensuite.

Elle a changé les ampoules au plafond, y compris dans son coin chambre. Elle les a remplacées par les ampoules de couleur qu’elle garde dans une commode. Elle remettra les anciennes en place dès le surlendemain, vers midi, après qu’elle se sera étirée plusieurs fois jusqu’à la douche, se sera frictionnée avec du gel douche pour se désengourdir, le contact de l’eau chaude sur son corps dissipant délicieusement les brumes du sommeil, après qu’elle aura revêtu son peignoir éponge de coloris jaune avec pour motif une vache noire et blanche, aura réchauffé du lait au fond d’une petite casserole en inox puis aura dissout une (elle avait l’habitude de mettre deux, voire trois cuillères à café de chocolat dans son bol ; c’était avant ; avant qu’elle se mette à acheter des packs de bouteilles Taillefine Fizchaque semaine) cuillérée à café de chocolat Poulain au fond du bol ébréché qu’elle utilise pour boire son chocolat depuis qu’elle a quatre ans, excepté quand elle va dormir chez une amie (quand elle ira dormir chez un garçon, par contre, elle l’enveloppera dans du papier bulle et c’est la première chose, avec sa brosse à dents, qu’elle mettra dans son sac. Elle aura besoin de prendre ses repères.)

 

En réalité, elle passera la journée sous la couette ; les ampoules de couleur ne bougeront pas du plafond.

Un garçon sera attentif face à son corps, « essaimera des bisous sur toute sa surface. Et ils fleuriront ». Elle relatera les faits ainsi dans son journal intime, sans pouvoir préciser autre chose. Elle restera de longues minutes à réfléchir là-dessus, mordant légèrement le bout de son plume.

 

Le garçon ne voudra pas de cette « floraison », le lui fera comprendre par texto trois semaines plus tard. Pendant les quatre mois qui suivront ce texto, elle prendra des chocolats chauds plusieurs fois par jour, et s’achètera une machine pour fouetter le lait, afin qu’ils soient mousseux.

 

*

**

 

Jeannot recevait « au moins cinquante textos » par jour. Bérénice lui en avait fait la remarque. Toutes les filles lui en avaient fait la remarque.

Certaines demandaient à voir. Beaucoup pensaient que c’était des textos de filles que Jeannot avait éconduites.

Jeannot n’était pas fâché de tant d’attentions, pas inquiet des remous que ça provoquait. Il avait brillé à l’épreuve d’ordre général du concours d’entrée de Sciences Po, l’année où le sujet avait été : faut-il avoir peur des crises ?

Il avait longtemps hésité entre HEC et Sciences Po. Il avait choisi Sciences Po mais allait aux soirées organisées par HEC. C’étaient des « thés dansants » qui proposaient des « consommations » aux « invités ». Les invités  ne payaient pas les consommations mais un droit d’entrée, assez élevé. Ces fêtes étaient connues pour être parmi les plus arrosées de Paris et de ses environs.

C’était au cours d’une de ces soirées qu’il avait rencontré Anne-Marnika. Elle ne lui avait pas laissé un souvenir vif, mais elle était la meilleure amie de Sandra, fille pétillante dont il avait cru un instant qu’il pourrait tomber amoureux. Ça s’était passé deux mois après qu’il eut rencontré Anne-Marnika, chez Pierre. Ça s’était passé en présence d’Anne-Marnika.

Elle n’avait pas été dupe de leur manège. Aucune des personnes présentes n’avait été dupe de leur manège. Aucune des personnes présentes n’avait pu passer à côté de ce petit quelque chose dans l’air (ce petit quelque chose qui fait que deux personnes qui ne se sont jamais vues se reconnaissent, au milieu de tous) qui avait fait se révéler Sandra et Jeannot l’un à l’autre, au milieu de tous. Pas même l’amie de la sœur de Xavier qui en pinçait pour Sophie, sans qu’elle l’ait jamais dit à personne, était arrivée en retard après qu’elle avait appris que Sophie venait à la soirée (elle avait hésité longuement sur le choix de ses vêtements), et avait écouté (plusieurs heures lui avait-il sembler, plus d’une en réalité) Gérard parler avec Sophie du charme à propos de Jankélévitch en diminuant la fréquence des minuscules gorgées par quoi elle avait vidé lentement son verre de jus de pamplemousse.

 

Ça ne l’avait pas inquiétée, pas exactement. 1) Sandra était sa meilleure amie. 2) Elle était beaucoup moins jolie qu’elle. 3) Anne-Marnika était sûre de son couple. Cela ferait bientôt quatre mois, c'est-à-dire qu’ils se tiendraient exactement à deux mois du sixième mois.

Il avait rompu avec elle le soir même.

 

Elle avait attendu la semaine suivante pour envoyer quelques textos pleins d’animosité étouffée à Sandra. Suite à quoi Sandra avait pris la décision de ne plus revoir, ou même appeler Anne-Marnika. Ce que n’avait pas désapprouvé Jeannot.

Elle lui avait demandé son avis.

 

- Moi, non. Mais toi, c’est ta meilleure amie.

- On peut pas vraiment dire ça. Ça faisait déjà plusieurs mois qu’elle était relou.

 

Elle a une manière ironique de dire relou en détachant chaque syllabe, prenant un certain plaisir à parler en verlan dans son appartement situé rue du Bac.

Jeannot ne sait pas si c’est le fait de dire relou ou l’expression qu’elle a en le disant, sa bouche se terminant alors en cul de poule, qui l’amuse le plus.

- Ce soir, je t’emmène manger à la Calèche. On croisera peut-être le fantôme de Lacan. Tu n’auras qu’à dire « certainement pas » quand on nous demandera si on a réservé.  (Petit rire de Sandra). Je te présenterai Antoine Gallimard. (Silence de Sandra).

Sandra, étudiante en médecine de troisième année, veut devenir psychiatre, et publier, chez Gallimard, dans la collection blanche. Avoir deux enfants, qu’elle appellera, pour le premier, Hippolyte si c’est un garçon, Colette si c’est une fille (en hommage à l’écrivain, dont elle s’est fait offrir les œuvres enPléiade par sa mère à Noël) ; pour le deuxième Anne-Marnika si c’est une fille, Charles si c’est un garçon.

Ouvrir une galerie d’art dont s’occupera Lise, une « bonne amie ». Sandra n’aurait pas le temps de s’en occuper, avec ses consultations. Lise accepterait sans  difficulté. Elle était frustrée par son boulot. Il y avait des livres pour connaître l’histoire de la peinture, des guides pour affirmer son goût en art contemporain. Elle ne serait pas démunie.

Reprendre des cours de piano, à raison d’une demi-heure deux fois par semaine, jusqu’à ce qu’elle sache jouer ses Nocturnes préférés, sans faute.

Ce qui ne l’empêche pas de se dandiner présentement au son de Like a boy.

 

- T’y vas ?

- Oui.

Il va chercher les dosettes pour la cafetière Krups dans « le deuxième placard en partant de la gauche quand on est dans l’entrée ».

Elle est une maniaque du rangement ; chaque chose a sa place, et les places sont innombrables. Au vu du nombre de meubles de rangement, on devine qu’un grand nombre de places sont encore inoccupées.

 

Son appartement, c’est un peu l’image de sa vie, pense Jeannot.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com