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Art de consommer - 18

Ecrit par Matthieu Gosztola 04.01.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 18

Jeannot s’interrompt pour répondre à un doigt levé.


Il fallait, dans la séduction, faire preuve de tact, c’est-à-dire ne montrer aucune marque de désir, car le désir s’exprime, chez les hommes, avec une certaine agressivité. L’agressivité fait fuir.


Il organisait, chez lui, des soirées où il « enseignait l’art de l’approche, puisque c’est le seul art avec les filles. Ce sont elles qui cherchent ensuite à ce que les choses durent ». On s’y précipitait. Ce n’étaient, sur quatre rangées, (on s’asseyait par terre), que garçons boutonneux à lunettes, aux vêtements mal assortis, aux chaussures à bouts ronds, aux montres mémorisant tous les fuseaux horaires et chronométrant au millième de secondes près. Ses amis ne venaient jamais, ils avaient autre chose à faire. Il faisait payer l’entrée dix euros. Il ne distribuait aucun flyer. Le bouche-à-oreille fonctionnait à merveille.

Parfois, une fille venait, visiblement mécontente. Se tenait debout, bras croisés, dans un coin, et Jeannot ne la quittait, pendant toute la durée de son intervention, pas un instant du regard. Il ne la regardait dans les yeux que quelques fois, à des moments qu’il choisissait en fonction des mots qu’il prononçait, se contentant le reste du temps de la garder dans son champ de vision.

Il avait réussi à séduire plusieurs filles bien décidées à le détester, mais qui étaient venues le voir à la fin des séances pour le féliciter, lui soufflant à mi-mots qu’il avait très bien compris la femme, que c’en était même surprenant. C’était surprenant, chez un mec. Ça voulait dire troublant. Il entendait : Vous m’avez comprise. Globalement (une fille ne pourrait jamais avouer à un garçon qu’elle se sentait comprise totalement). J’ai donc envie de vous connaître. Peut-être pourrait-on se voir pour en discuter, glissait-il dans la conversation en rangeant dans son sac estampillé Kenzo sa liasse de feuilles et de schémas qu’il distribuait pendant les séances. Et elles baissaient un instant les yeux avant de répondre, le regardant par en dessous, un sourire naissant sur les lèvres : pourquoi pas.

Au cours du repas qu’il passait en leur compagnie, il leur expliquait que le cynisme de ce qu’il avait écrit et punaisé au mur n’était qu’une stratégie publicitaire. Elles répliquaient qu’elles avaient bien compris, même si elles étaient rassurées de l’entendre leur dire. Il prenait son temps pour terminer le repas, n’était pas pressé qu’elles lui montrent ce qu’elles avaient de plus intime. Il n’était pas pressé non plus qu’elles lui avouent qu’elles avaient eu tout de suite envie de le connaître, que son insolence (certaines disaient son effronterie) les avait attirées.

 

Le lendemain, vers seize heures, sur la terrasse, autour de bouteilles de jus d’orange, de croissants, il n’y a plus de pains au chocolat.

 

- Tu te souviens de la soirée d’hier. Je serais incapable de te dire à quoi elle ressemblait. Je me souviens juste être monté sur le podium.

 

Une rousse danse sur le podium. Elle a des mouvements du bassin très suggestifs.

Elle aime se donner en spectacle, pensent tous ceux, hommes ou femmes, qui l’ont remarquée.

Tous les hommes qui l’ont remarquée sont admiratifs.

Tous les hommes sont admiratifs.

 

Octave fait défiler sur son téléphone portable les photos de son Audi A6 après l’accident. Elle date de 2004.

Il avait dû faire changer l’aile avant droite (214 .41 euros), l’aile avant gauche (214.41 euros), le capot moteur (748.92 euros), les pare-chocs avant (399.46 euros), la grille de calandre (90.13 euros), un phare anti-brouillard droit (136.32 euros), un phare anti-brouillard gauche (136.32 euros), un phare droit (lampe H7+H7) 4/6 CYL et un phare droit (Xenon+H7) 4/6 CYL (441.25 euros et 508.96 euros).

Il replie la facture suivant les marques habituelles et la remet dans son portefeuille.

Heureusement, il n’avait pas été en tort.

 

Lise se resserre en jus d’orange. Elle a dormi chez Octave. Elle hésite entre deux marques, opte finalement pour le « réveil fruité ». Maartje lui passe la bouteille, sans savoir que Lise connaît Manuelle qui connaît Marnika. Elles n’ont pas sympathisé.

Lise voulait faire l’amour en regardant en boucle les premières minutes de Manhattan
Ces plans de New York qui défilent sur la musique célèbre de Gershwin (Rhapsody in blue), séquence se terminant paroxystiquement par un feu d’artifice qui ponctue les accords flamboyants de l’orchestre.

Mais le DVD n’avait pas été conçu pour elle. La première plage ne s’arrêtait pas avec le feu d’artifice.

Cette idée n’aurait pas pu prendre corps. De toute façon.

 

Elle avait fait l’amour dans le silence, après une soirée au cours de laquelle elle n’avait presque rien dit.

Elle n’avait pas senti quand il avait éjaculé en elle, contrairement à ce à quoi elle s’attendait,  avait juste ouvert les yeux à ce moment-là ; c’était ce moment-là elle le savait car il s’était arrêté de bouger et un râle était monté de lui.

 

Pierre s’éclaircit la voix.

Connaissaient-ils l’histoire du garçon qui était en deuxième année d’école d’ingénieur ?

Il fait sauter sa chaîne de vélo, enchaînant des figures sur un parcours de bosses.

Il décide de rentrer, après avoir remis la chaîne en place. Il a les mains encrassées. Il faudra qu’il passe chez Décathlon pour prendre de l’huile fine en burette et un aérosol de dégrippant lubrifiant. Sur le bas-côté de la départementale 312, il voit une grenouille qui l’interpelle.

S’il te plaît, embrasse-moi et je me transformerai en une splendide jeune femme.

Le jeune homme s’arrête pour l’écouter.

Voyant qu’il n’a pas l’intention de l’embrasser, la grenouille est plus précise.

S’il te plaît, embrasse-moi et je me transformerai en une magnifique jeune femme qui passera une semaine entière avec toi.

Comme le jeune homme ne veut toujours pas l’embrasser, mais qu’il est attentif à ses paroles, la grenouille recommence, encore plus précise.

S’il te plaît, embrasse-moi et je me transformerai en une splendide jeune femme qui passera une semaine entière avec toi et fera tout ce que tu voudras.

Comme le jeune homme ne veut toujours pas l’embrasser, elle lui avoue ne pas comprendre.

Non, le jeune homme n’était pas homosexuel.

Il prend la grenouille et la met dans sa poche.

- Alors pourquoi ?

- Je n’ai pas le temps d’avoir une copine. Mais une grenouille qui parle… Ça, c’est au poil.

 

*

**

 

Une autre.

Il pleuvait quand elle était rentrée sur Paris. Elle quittait un endroit ensoleillé. Elle s’était fait la réflexion comme quoi, « ça », c’était la fin des vacances. Un de ses deux poissons rouges était mort. Elle avait tiré la chasse.

Elle avait reçu une lettre de sa meilleure amie, écrite pendant son travail, la nuit, pendant ses heures de garde. Elle avait écrit sur une ordonnance. Elle lui apprenait qu’elle quittait la Martinique pour revenir vivre à Paris. Elle qui n’avait pas le moral en ce moment, c’était la meilleure chose qu’elle pouvait lui prescrire, sa présence à elle. Rien que de savoir qu’elle pourrait lui téléphoner souvent lui faisait plaisir. Elle aurait pu même dire qu’elle s’était sentie comblée, ce soir-là.

Elle avait voulu partager tout ça au téléphone. Tout ça, oui. Ces faits, cette joie.

Une autre.

Il lui avait parlé d’un fantasme d’un ami. Un ami qu’elle ne connaissait pas. Ils étaient dans le noir. Elle était sur le point de s’endormir. Elle le lui avait fait remarquer.

Il lui avait demandé son avis sur le fantasme qu’avait son ami, et qu’il avait réalisé.

Elle lui avait demandé s’il n’était pas mécontent d’avoir réalisé un fantasme. Etant donné que ce ne serait plus un fantasme, désormais. Mais un fragment de réel. Au milieu des autres. De tous les autres.

Il lui avait répondu : non. Il avait été pris au dépourvu, il ne s’était pas attendu qu’elle lui donne, sous la forme d’une question, la réponse qu’il n’espérait pas.

Qu’est-ce qu’un fantasme, sinon une pratique que l’on imagine devoir être particulièrement épanouissante pour soi (sans prendre en considération l’autre, au moment précis où on imagine cette pratique et la façon de la réaliser), mais ne pouvant pas devenir une pratique en soi, justement parce qu’elle met aussi ou d’abord en scène l’autre qui, selon toute probabilité, devrait la trouver périlleuse, inconvenante, avilissante même ?

Il s’était posé la question, ce soir-là, elle tournée sur le côté, respirant avec cette lenteur qui est un signe du sommeil.

Une autre.

Il ne pleurait que quand il lisait cette nouvelle de Raymond Carver qui relate froidement la mort d’un enfant heurté par une voiture.

Elle avait voulu le voir pleurer. Elle avait posé sa tête sur son sexe au repos, lui assis, elle allongée dans le grand lit, et il avait commencé à lire. Il avait ralenti sa lecture à un moment donné. Elle s’était endormie.

Il lisait pour lui désormais.

Il avait terminé la nouvelle. Au réveil, elle lui avait avoué n’avoir pas tout écouté.

Une autre.

Elle lui avait offert Fragments d’un discours amoureux. Ce n’était pas la première fois qu’une fille lui offrait Fragments d’un discours amoureux.

Une autre.

Au supermarché, il pensait à prendre telle et telle et telle choses, parce qu’elle venait le voir. Après la rupture, se dire, au supermarché, que l’on n’a plus besoin de prendre telle et telle et telle choses, parce qu’elle ne viendra pas.

La même.

Au supermarché, il lui arrivait de regarder les vêtements, la lingerie. De regarder de près un ensemble qui lui plairait sûrement. Avaient-ils la bonne taille ?

Avant de le remettre, un peu honteux d’avoir une mémoire si fragile. Il ne se souvenait que de ce dont il voulait bien se souvenir, lui reprochait-elle parfois.

Voyant l’ensemble, séduit par lui, l’espace d’un instant, il avait oublié qu’elle l’avait quitté.


Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com