Identification

Art de consommer - 17

Ecrit par Matthieu Gosztola 17.12.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 17

Jeannot sonne à l’interphone. Octave présente Lise à Pierre. Pierre salue Jeannot. Jeannot dit qu’il se charge de faire les présentations. Il y a plein de monde, dis donc. Quelle popularité. Lise interrompt Jeannot pour dire qu’elle trouve l’appart immense. Allez, suivez-moi…

 

Près du vase noir effilé d’une hauteur avoisinant le mètre, placé à gauche de l’écran plat de 94 cm de diamètre, contenant un processeur Aquos Pixel System II contrôlant automatiquement le rétro éclairage en fonction de la luminosité ambiante, il faudra penser à changer les orchidées, Jean-Marc.

Il avait été classé un temps 1/6 au tennis, se contentait maintenant de regarder les matchs sur Euronews en buvant des Bloody Mary du fauteuil Voltaire qui était un cadeau de son oncle à sa mère, et en deuxième instance un cadeau de sa mère pour son emménagement.

Non, ce n’était pas trop chiant à préparer, 4 cl de vodka, 12 cl de jus de tomates, un trait de jus de citrons, 1 cuillère à café de sauce worcestershire (ail, sauce soja, écorce de tamarin, mélasse, citron vert, vinaigre, épices, et autres ingrédients dont il avait oublié le nom), 2 gouttes de tabasco, du sel de céleri, du sel et du poivre, et pour ne pas s’embêter, il multipliait les doses, conservait au frigidaire ce qu’il ne buvait pas dans l’instant.

Parlant à une fille qu’il n’avait jamais vue, accroupi, Boris. Boris adorait les actrices, rendait très souvent visite à sa mère. Il en parlait souvent, avec un mélange d’agacement et de vénération.

Boris était homosexuel.

 

Dans la cuisine, contre la table recouverte de cadavres de bouteilles, Sophie et André. C’est Sophie qui prend la parole. Elle est visiblement contente de voir Jeannot. Entre eux, par le regard davantage encore que par les mots, se fait une connexion, qui laisse penser qu’ils se sont connus intimement.

 

- Et comment vont Octave et Suzanna ?

 

Ils étaient éperdument riches, et éperdument amoureux. Un peu moins amoureux que riches, peut-être.

Elle voulait voyager avec lui, sans aller dans des lieux où elle avait été, ni dans ceux où lui avait été. Des lieux qu’ils ne connaissaient ni l’un ni l’autre ? Il n’y avait guère que les pays d’Afrique sub-saharienne. Autant dire qu’il n’y en avait pas. D’un commun accord, ils avaient décidé de mettre fin à leur relation.

 

C’est dommage, ils allaient bien ensemble.

 

Sous les peintures de la mère de Pierre, imitations d’un tableau de Miro, mais déclinées dans plusieurs teintes, Bertrand et Maartje.

- Tu chantes depuis combien de temps ?

 

Jeannot s’étonne de voir Maartje ici, mais ne manifeste aucun étonnement.

Quand elle a vu que Jeannot arrivait dans sa direction, elle a paru intéressée, mais, voyant qu’il ne viendrait pas vers elle, elle s’est tournée vers le côté de la pièce où il n’était pas.

 

- Attendez, ne bougez pas, je reviens.

 

Le garçon paraît vraiment s’intéresser à son désir de carrière. Et tu as fait des maquettes ? Il se resserre en biscuits apéritifs, se déplace vers elle, la colle. En studio ? Excuse-moi, j’entends rien avec la musique.

Quelqu’un se lève d’un pouffe entouré de cadeaux et de lambeaux de papier cadeau de couleurs différentes pour se servir de l’ordinateur portable relié à la chaîne hifi. Le dossier « années 80 » est refermé. Le curseur hésite. Finalement, c’est ElevationVertigo, Beautiful Day, et autres tubes de U2 qui seront de sortie.

Maartje boude : « J’aime pas U2 ». You say one love, one life, when it's one need in the night One love, we get to share it. Le garçon lui propose d’aller lui chercher quelque chose à boire. Leaves you baby…

- Non, par contre tu peux changer de musique. L’ordi est juste à côté de toi. Le garçon sourit.

Il le ferait bien, même s’il adore U2, mais il n’ose pas. Il n’est qu’un invité, ce n’est pas lui dont on fête l’anniversaire, ce n’est pas lui qui a fermé tout à l’heure le dossier « années 80 ».

- Tu aimes quoi sinon comme musique ?

 

Jeannot revient vers Octave et Lise. Lise s’apprête à lui dire quelque chose.

Jeannot détourne la tête :

- Antoine n’est pas là ?

Comme il ne s’adresse à personne en particulier, personne ne lui répond.

 

Antoine était un ami de Jeannot.

Il écoutait du gansta rap toute la journée. Il aimait New York. Son grand-père, « producteur indépendant de films », y vivait.

Il aimait le Bronx, où des groupes de graffeurs travaillaient pour Coca Cola ou Adidas, réalisant des tags publicitaires.

Il n’avait pas été invité.

 

Il avait dans son portefeuille une photo pliée en quatre où on le voyait dans un café sur Park Avenue « avec Al ».

Quand il la sortait en société, l’effet était immédiat. Les commentaires étaient toujours les mêmes : c’était bien lui, ça ne faisait pas de doute. Jeannot, lui, avait réagi différemment.

- Tu l’as payé combien ?

Il l’avait payé combien pour qu’il accepte d’être sur la photo ? Et les gens qu’on voyait autour, ils avaient payé aussi ?

- Retire tout de suite ce que tu viens de dire.

Après quoi ils étaient devenus amis.

 

Jeannot avait demandé à Antoine s’il pouvait voir la photo « encore une fois ».

L’acteur avait les mêmes lunettes que Jeannot. Des Ray Ban. Des Ray Ban Wayfarer noires. Jeannot aussi les portait quand le temps ne l’exigeait pas.

 

Antoine était de passage sur Paris. Jeannot lui avait parlé la veille.

Il touchait le RSA et diverses allocations. Pas de travail en vue. Pour quoi faire ?

Pourquoi gagner du fric ? Pour s’acheter des trucs dont on n’a pas vraiment envie, quand on y réfléchissait à deux fois ? Bien sûr, il y avait des trucs auxquels on pensait souvent, et le fait d’y penser souvent faisait qu’on en avait vraiment envie. Si on y pensait, c’était parce qu’on nous y faisait penser.

Puis, au bout de quelques mois ou quelques semaines, ces trucs dont on avait vraiment envie devenaient des trucs dont on n’avait plus vraiment envie. À l’adolescence, les trucs dont on avait vraiment envie étaient les trucs dont on avait tellement envie.

Avec emule, il pouvait tout avoir : films, musique. Il n’avait même pas besoin de payer un abonnement adsl. Avec le wifi, il pouvait se connecter de son appartement à un « réseau local et internet » qui n’était pas sécurisé.

Les livres ? Il les empruntait à la médiathèque. En tant que chômeur, il bénéficiait d’un abonnement à un prix imbattable. Il n’avait pas à se poser de questions sur le sérieux de son envie ; c’était du temps de perdu en moins. Il empruntait à tours de bras. En tant que chômeur, il avait un supplément multimédia gratuit. Il s’en était peu servi. Jusque-là.

Avoir un travail, bien payé si possible, quand on bénéficiait d’un CDI ou était fonctionnaire, était le meilleur atout pour séduire. Peut-être, mais il ne voulait pas avoir de femme.

Non, s’il voulait un jour avoir un travail, ce serait pour  retrouver la joie qu’il avait d’être en week-end quand il était au lycée. Faire que tous les jours ne soient pas semblables, qu’ils ne ressemblent pas tous à des dimanches gâchés.

Donc… travailler, pourquoi pas. Mais alors, vivre à quel prix ? Il ne bénéficierait plus des allocations. Il aurait moins de temps pour lui. Et il ne voulait pas que le réveil entre dans sa vie. La grasse matinée était la seule preuve tangible de l’existence de Dieu.

 

Et lui alors ?

Antoine avait eu vent des soirées drague qu’il organisait chez lui. Ce n’était pas exactement des soirées drague. Il voulait qu’il lui raconte comment ça se passait exactement.

- Exactement ?

- Exactement.

 

Pour séduire, il fallait être cool.

Faire sentir aux filles que l’on n’avait pas besoin d’elles, mais qu’on appréciait leur compagnie.

Il fallait être passionné en leur parlant, mais pas par elles. Ne pas leur porter trop d’intérêt sans leur porter du désintérêt.


Les filles exécraient la vulgarité.

Elles n’aimaient pas les confrontations directes. Appréciaient qu’on leur fasse comprendre, rien que par des allusions, par des regards, ce que l’on pensait à leur sujet.

Il ne fallait jamais être pesant, car c’était déjà une façon d’être vulgaire. 

Ayez beaucoup d’assurance. Si vous en manquez, la façon la plus simple d’y remédier est de vous répéter constamment, avec le plus de conviction possible, que vous en avez.

À terme, vous en aurez, en vous imaginant que vous n’en avez jamais manqué. 
Dans certains cas, se mentir à soi-même est utile.

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 2015

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com