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Art de consommer - 16

Ecrit par Matthieu Gosztola 10.12.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 16

 

- Et si on allait au ciné ?

Elle a dit ça sans réfléchir. Ça ne fait même pas cinq minutes qu’ils sont enlacés.

Il y a justement un film que j’aimerais voir, et la séance est dans moins d’une heure. À l’Accatone, tu sais, rue Cujas. Non, il ne savait pas. On n’a qu’à prendre le métro.

 

Les lumières restent allumées au début du film en noir et blanc sous-titré, projeté dans la plus petite salle. Sur les quatre spectateurs, un se lève (il reviendra plus tard, sans que le noir se soit fait dans la salle, parlera de façon expressive à la femme près de qui il sera retourné s’asseoir, avant de se caller dans le fauteuil). « C’est la salle Télérama, ironise Jeannot. Ils laissent les lumières allumées pour que les spectateurs prennent des notes pendant la projection. »

Elle se blottit contre lui.

Au diable Télérama, pense-t-elle pour la première fois de sa vie, après deux plans séquences de paysages, c'est-à-dire un quart d’heure après que le film tchécoslovaque (d’un jeune cinéaste distingué lors d’un festival international, dans la section « Premier Film d’Auteur » : « il fallait avoir le courage de se placer résolument contre les faux-semblants de la couleur », avait écrit un journaliste la semaine suivante dans le chapeau d’un long article consacré à la cérémonie du festival) eut commencé.

- On s’en va !

- Tu es sûre ?

- Mais oui, emmène-moi où tu voudras.

- Tu as faim ?

 

*

**

Une autre.

Il s’était chargé de son éducation sexuelle, même si elle n’était pas vierge.

Elle aimait toutes sortes de positions. Il s’évertuait à lui expliquer qu’il n’y avait pas autant de positions qu’elle le disait.

Non ?

Quelques positions tout au plus. Le reste, c’étaient des variantes.

Une autre.

Elle avait écrit sur un post it qu’elle avait collé sur la porte de son congélateur : « Trouver une émotion comparable à celle que l’on a perdu ». C’était « pour les lendemains de rupture amoureuse ».

Une autre.

Elle avait un tatouage tribal dans le bas du dos. Il lui avait demandé de lui raconter l’histoire de ce tatouage.

Chaque tatouage avait son histoire.

Une autre.

- Je suis à toi. Quand tu veux. Où tu veux.

Elle avait un chouchou dans les cheveux et la chair de poule ; il avait touché son bras. Il y avait du vent, ils étaient dans un jardin. Elle avait un chemisier blanc. Il avait touché sa cuisse avec l’index. Juste au-dessus de son bas résille, là où la peau était pincée. Sa jupe était un peu froissée. Il ne se rappelait plus la couleur de son chouchou.

Chaque homme rêvait que la femme qu’il désirait le plus lui dise ça. Ce moment, quand il advenait, et il arrivait qu’il advînt, amenait l’homme à penser qu’il se trouvait précisément à l’endroit sur terre où il voulait se trouver.

Une autre.

Elle l’avait réveillé le matin en lui faisant des bisous dans le cou. Un ici. Un autre là. Et un là. Tourne-toi. Voilà, comme ça. Là je n’ai pas embrassé. Puis elle avait bondi du lit. Elle voulait faire chauffer du lit. Elle lui apporterait ses tartines, son chocolat. Il n’avait pas à bouger. Elle ne savait pas s’il aimait les tartines et le chocolat. Il n’avait rien dit. Je te mets quoi sur tes tartines ?

Une autre.

Je déteste attendre, lui disait-elle. Elle passait ses journées à attendre. Qu’il se connecte sur gmail, qu’il bascule sur sa messagerie instantanée msn de l’affichage « hors ligne » à l’affichage « en ligne », « occupé » ou « absent », qu’il allume son téléphone portable, moment où elle recevait les accusés de réception de ses textos. Elle était énervée d’attendre. Elle était énervée d’avoir une vision d’elle attendant.

Une autre.

Paresser à deux, en faisant entrer la volupté dans la paresse. C’était ça, les après-midi qu’ils passaient ensemble.

Une autre.

Elle l’avait quitté. Il était doublement jaloux. Il aurait aimé pouvoir être celui qu’elle aimait. Il aurait aimé pouvoir aimer comme elle aimait.

Une autre.

Elle avait été amoureuse d’un professeur. En terminale. Son professeur de philo. Cette précision ne l’avait pas étonné.

- Amoureuse ?

- Oui. Amoureuse.

Une autre.

Toutes les filles sont élevées avec l’idée qu’existe quelque part un prince charmant qui leur conviendra parfaitement et saura où les trouver. Puis, au fur et à mesure que le temps passe, elles commencent à se figurer que c’est une fable, tout en gardant présent à l’esprit l’espoir qu’il y a une part de vrai dans chaque fable.

Elle acceptait les hommes qui venaient vers elle et qui lui plaisaient. Elle s’était persuadée d’une chose, après en avoir, longtemps, parlé avec ses copines : l’homme qui resterait, ce serait lui, le grand amour.

Toutes ces filles…

Il était difficile de connaître la part d’affabulation, s’il y avait une part d’affabulation.

Alphonse ouvre un autre dossier.

Présence d’abrasions cutanées sèches à l'extrémité du nez. Os nasal intact. Sang séché incrusté encombrant les voies nasales. Matière croûteuse brunâtre séchée présente dans la bouche, sur les lèvres.

Ce n’est pas ça.

Alphonse passe en revue les feuillets contenus dans le dossier, en extrait un autre de l’ensemble.

En début d'examen, le mort est vêtu d’une chemise, de jeans, deux chaussettes blanches, deux chaussures noires, une montre, lunettes de soleil, branche glissée dans l’ouverture du col, portefeuille.

Col italien, sans doute. Où était passé le descriptif du contenu du portefeuille de la victime ? Pas dans cette pochette en tout cas.

Le corps est celui d'un homme de musculature apparente, d'alimentation moyenne ; mesurant 1,89 m et pesant 78 Kg.

Quand même.

Les cheveux brun foncé, d’une longueur maximale de dix centimètres, sont bouclés mais de volume modéré. Un faciès hippocratique est présent.

Alphonse saute quelques paragraphes.

Les yeux sont ouverts. Les iris sont verts. Les cornées sont claires. Les pupilles mesurent 4 mm. La nuque est neutre. L'abdomen est neutre. Les membres sont égaux et développés de façon symétrique. Le dos est neutre. La lividité est réduite au dos. Pas de fèces au toucher rectal.

Bon.

De multiples photos sont prises et seront considérées comme partie du protocole.

Voyons les photos.

Pendant qu’Octave attaque sa part de pizza, il reçoit un texto, pose la part sur le carton, et le carton sur la table, s’essuie les mains avec une des feuilles de papier livrées avec la commande, répond au texto. C’est Jeannot. Ça te dérange pas s’il nous rejoint ?

Non, ça ne la dérangeait pas. Une demi-heure plus tard, elle faisait la connaissance de Jeannot.

Ils allèrent dans un café que Jeannot appréciait, commandèrent des jus de goyave. Bavardèrent. Ils passeraient la fin de soirée chez Pierre.

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 1997

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com