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Art de consommer - 15

Ecrit par Matthieu Gosztola 03.12.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 15

« Soyez heureux, si vous voulez l’être. Les gens heureux attirent les gens heureux. Car vous ne serez heureux qu’en fréquentant des gens qui le sont, qui ne se déchargerons pas sur vous de la somme de tracas à laquelle leur semble se résumer, souvent, leur existence. »

Note 61 (feuillet 46) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Un soir, à la question rituelle de Laurent, clôturant le récit de quelques jours particulièrement mouvementés (il avait été trois soirs de suite dans un sauna qui venait d’ouvrir et qui l’avait enthousiasmé), Lise sourit. Elle l’attendait, a préparé sa réponse à l’avance. Et celle-ci détend complètement le visage du jeune homme.

 

- Demain, j’ai rendez-vous.

- Premier rendez-vous ?

- Oui.

Elle ment. Il ne comprendrait pas qu’elle ne lui en ait pas parlé avant. Mais il y a certaines choses qu’elle veut garder pour elle, comme par exemple le fait qu’elle ait couché avec lui le premier soir.

- Je le connais ?

- Non.

- Il s’appelle comment, ton cinéphile ?

- Octave.

- Un vrai prénom de mordu de ciné. Et il est comment physiquement ?

- Oh, toi, il n’y a que le physique qui t’intéresse.

- Il est si moche que ça ?

- Tu dois rentrer, non ?

- C’est vrai, je suis affreusement en retard. Bises, tu m’appelles après-demain soir, hein ? Je veux tout savoir !

- Attends, ton écharpe.

- Merci ! Je me sauve. Tchâ-tchâo.

Il avait une façon n’appartenant qu’à lui de chanter ses Tchâo.

Elle referme la porte d’entrée derrière Laurent, tourne la clé dans la serrure, s’accroupit pour regarder de près une feuille jaunie d’une des plantes qu’elle a disposées dans tout l’appartement, la première que l’on voit en entrant.

Elle l’arrache, retourne dans la salle, se laisse presque tomber sur le clic clac, pose la feuille jaunie sur la table basse. Elle avait, en marchant, sans s’en rendre compte, tourné la tige autour de son pouce.

La tige bouge légèrement pendant qu’elle allume une cigarette, retrouve lentement sa forme initiale.

Lise se lève pour ramener le cendrier qui est resté sur la table de la cuisine, tire plusieurs bouffées en chemin, et, assise enfin pour un moment, le dos glissant lentement de quelques centimètres le long du dossier (l’inclinaison du dossier facilite cela), ne la porte plus que quelques fois à sa bouche, faisant de lentes aspirations, repassant, repasse dans sa tête le film de ce premier rendez-vous, en technicolor.

 

*

**

 

Une autre.

Elle était célibataire, par habitude. Quand il fut contre elle, il l’entendit lui dire :

- C’est ça qui me manquait le plus je crois. Des bras.

Une autre.

Elle n’avait pas aimé le film qu’ils étaient allés voir. Il lui avait expliqué en détails pourquoi c’était un bon film. Elle avait concédé qu’il faudrait qu’elle le revoie.

Une autre.

Elle lui écrivait des lettres d’amour qu’elle se retenait ensuite d’envoyer.

C’était par une amie commune qu’il avait appris qu’elle lui écrivait des lettres d’amour.

Une autre.

Chez lui, elle avait changé certains meubles de place. Elle avait fait venir un vieux meuble de chez ses parents, qui avait passé les vingt dernières années dans la chambre qu’elle avait occupée pendant son enfance et son adolescence. À son départ pour sa première chambre d’étudiante, elle savait que sa chambre resterait la même. Elle s’en était assurée.

Elle aimait la retrouver quand elle allait chez ses parents pour le week-end. Enfouir son visage dans l’oreiller. Lever la tête vers ses posters.

Elle aimait se dire, quand elle tournait distraitement sa fourchette, pour que le contenu de sa boîte de conserve n’accroche pas au fond, dans sa petite casserole en inox dont le manche avait fondu à un endroit, debout face à la plaque électrique réservée aux étudiants de l’étage, qu’elle était restée la même. Que rien n’avait changé.

Elle avait insisté pour qu’ils aillent chez Fly et chez Ikea afin de trouver un nouveau canapé. Elle n’avait pas eu à trop insister. Ils l’avaient finalement choisi sur un catalogue de la Camif. Les prix étaient chers, mais elle lui avait fait la remarque comme quoi ils se le feraient livrer gratuitement.

Elle avait voulu changer la couleur des rideaux. Couleur qu’il n’aimait pas particulièrement. Aveu qu’elle avait eu l’air de ne pas comprendre. Pourquoi les avoir gardés alors ?

Elle avait mis de petites ampoules au mur, reliées entre elles par un fil électrique gainé de blanc, et abritées dans des corolles en plastique mauve.

Et d’autres choses encore dont il n’avait plus souvenir.

Elle s’était sentie très amoureuse, en somme.

Une autre.

Elle aimait le roller, la nage, marcher, courir, faire de la trottinette, faire du vélo, prendre le car, l’avion, le train, la voiture. Elle aimait le deltaplane, le saut à l’élastique, le saut en parachute. Elle n’aimait pas le ferry. Elle avait le mal de mer.

Lui adorait la voile.

Une autre.

Elle lui avait confié avoir mal dormi la nuit précédente.

- J’ai rêvé de toi. C’est bizarre, non ?

- Que tu aies rêvé de moi ?

- Non, que j’aie mal dormi… alors que je rêvais de toi.

Le lit grinçait.

Il doit y avoir moyen de resserrer les boulons.

La couverture était toute peluchée. Il n’aimait pas son chocolat noir amande de tout premier prix.

La prochaine fois que tu viendras, les boulons seront resserrés, j’aurai mis une nouvelle couverture et il y aura du bon chocolat.

Avant qu’il parte, elle lui avait demandé quel chocolat il préférait. Puis l’avait interrogé sur la marque. Il n’avait répondu que par politesse car il savait qu’il ne reviendrait jamais.


Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com