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Art de consommer - 14

Ecrit par Matthieu Gosztola 26.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 14

 

Alphonse est à son bureau. Les enfants dorment depuis une heure. Il a fallu batailler avec eux pour qu’ils aillent se coucher. Un peu plus encore que les autres soirs comme ils n’ont pas école demain. Ils ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas le droit de se coucher à onze heures, puisque Lucas, Solange, Brandon et même Dylan se couchent à onze heures. Voire encore plus tard.

- C’est comme ça. Il n’y a pas à discuter. Il faudra vous y habituer.

- Oh, c’est nul.

C’est le moment de la journée qu’il préfère. Celui où il reprend possession pleinement de lui-même, grâce aux bienfaits du silence. Il a prévenu son épouse, qu’il la rejoindrait un peu plus tard.

Tout à l’heure. Là, il avait du travail. Oui, il travaillait trop, mais c’était ce qui les faisait vivre. Elle s’était relevée pour l’embrasser. Relevée à moitié. Il s’était penché vers elle. Il avait posé ses lèvres sur les siennes.

- Dors.

Personne n’avait le droit d’aller dans le bureau de papa. Chaque enfant avait intégré cet interdit. C’était le placard où papa travaillait sur les montres. Personne ne s’y risquait plus depuis que Sophie avait, ouvrant un dossier, vu la photo d’un corps autopsié. Elle se rappelait davantage la dispute qui avait suivi, quand Jean avait répété à sa mère ce que Sophie lui avait confié, que les aspects du corps, car elle avait refermé le dossier aussitôt.

Sur l’étagère à gauche du bureau, il empilait les dossiers qu’il ramenait régulièrement du palais. Le placard était encombré les veilles de départ en vacances. Et les lendemains de retours de vacances.

Il avait ouvert le dossier renfermant les photocopies de la pièce mention D 56, qui était le cahier à spirale de Jeannot. Les photocopies avaient été numérotées. Il y en avait 230 plus une feuille posée sur le dessus, rédigée par les enquêteurs, qui était un descriptif du cahier : « Grand cahier à spirale petits carreaux. 21 x 29,7 cm. 150 pages. Marque « Country ». Aucune inscription manuscrite sur la couverture et la quatrième de couverture. »

Ce qu’il avait sous les yeux ressemblait à un catalogue.

 

- Tu as vu ce film ? Il avait confessé avoir passé en revue les noms des films rangés à côté des livres sur la première étagère du salon, pendant qu’elle était sous la douche. Il avait adoré ce film, l’avait vu deux fois.

C’était son film culte. Elle disait aux autres qu’il n’y avait qu’à la regarder le regardant. Pendant toute la durée du film, elle avait le sourire.

Ce détail aurait dû les rapprocher.


Une autre.

Elle voulait qu’il la masse pendant la minute d’attente obligatoire avant que le résultat ne s’affiche sur le test de grossesse. Elle n’avait pas pu tenir en place. Jeannot le lui avait fait remarquer.

Une autre.

Elle aimait faire des strip-teases. Pour cela, il fallait que passe une musique appropriée. Elle attendait toujours avant d’enlever ses vêtements que le tempo lui convienne.

Une autre.

Elle préparait un doctorat d’histoire de l’art sur la Chine entre 1368 et 1468. Elle était insomniaque.

L’insomniaque ne s’autorise pas à quitter son lit, quand le sommeil ne daigne pas venir, s’imaginant que son sommeil est chose très fragile. Qu’en se déplaçant il le déplacerait avec lui. Que son sommeil est comme un vase Ming. C’est en tout cas ce qu’il a de plus précieux. Pense-t-il.

Il se contente de changer de côté. Souvent.

L’idée qu’il n’arrive pas à dormir prend toute la place dans son esprit. Il compte les heures. Il fait le compte des heures possibles de sommeil qu’il lui reste avant le lever. Il restera au lit le matin, toutes les fois où il en aura la possibilité. Quand bien même il n’arrivera pas à se rendormir. Et sachant qu’il n’y arrivera pas, sans doute. Il restera au lit au cas où, par exception, cette fois-là, il y arriverait.

Il se demande s’il peut prendre un quart de cachet supplémentaire, si c’est chose raisonnable et surtout si la nuit n’est pas trop avancée pour que ça puisse avoir un effet qui ne se répercutera pas trop sur la journée.

Une autre.

Elle lui avait envoyé un « coupon réponse à retourner dûment rempli ». Elle avait joint à ce coupon une lettre déjà timbrée libellée à son adresse. « Moi (enfin toi)…, viendrai seul ou seul (barrer le terme qui ne convient pas) pour prendre un verre de : limonade … jus de fruits… autre, précisez : … (remplir les vides comme il convient), le …, à … heures, chez toi (enfin moi)… ou chez toi (toujours moi). »

Une autre.

Avec l’été, venait son lot de pizzas légères. Les pizzas avaient été étudiées pour être équilibrées. On retrouvait de la sauce tomate, de la mozzarella, des champignons, du jambon, des poivrons verts, du thon, des oignons, des olives noires, des poivrons grillés, des tranches d’aubergines grillées, de la fêta, et du basilic. Tous les ingrédients ne se retrouvaient pas sur la même pizza. On pouvait néanmoins ajouter une garniture supplémentaire. Ou plusieurs.

La pâte des pizzas équilibrées était fine, pauvre en graisses et riche en glucides complexes qui étaient une source d’énergie pour le corps.

Elle avait commandé une Campagnarde, avec un supplément en lardons. Lui avait commandé une Pepperoni Lovers. Elle s’était interrogée sur le sens de ce nom. Elle savait que les Pepperoni étaient des saucisses mais pourquoi lovers ?

Une autre.

Elle s’achetait des packs de bouteilles Taillefine fiz chaque semaine au supermarché qui faisait l’angle de sa rue. Elle y allait à une heure creuse, car elle détestait faire les courses quand il y avait foule. Et même dans son supermarché, il arrivait qu’il y ait foule.

C’était une fille qui serait éternellement mal foutue, mais qui avait l’habitude de faire un régime, toutes les fois où elle avait un copain, ce qui était une façon, plus que de croire à la possibilité d’un affinement de sa silhouette, de s’investir dans la relation.

Une autre.

Elle passait tout son temps libre sur internet.

Depuis qu’elle le connaissait, elle l’appelait tous les jours. Il se disait qu’elle voulait peut-être « rafraîchir » tous les jours cette relation. Elle lui envoyait des textos presque toutes les heures. Sans doute parce qu’elle voulait « actualiser » toutes les heures cette relation. Pour lui, il n’y avait tout simplement pas de relation.

Une autre.

Elle se trouvait conne d’avoir pu penser que Jeannot était l’homme de sa vie.

La même.

Elle mélangeait un jaune d’œuf et du citron, appliquait avec du coton le mélange sur son visage. Elle laissait agir pendant dix minutes. Elle rinçait à l’eau froide.

- Non, tu es fou, pas besoin de serviette.

- …

- Il ne faut pas essuyer.

- Ah bon ?

Elle achetait de l’argile verte en pharmacie, se faisait des masques. Elle attendait vingt minutes. Elle regardait la télé.

Quand elle avait un bouton, elle recouvrait le bouton d’un peu de dentifrice. Et laissait agir toute la nuit.

Elle appliquait sur sa moustache de la crème décolorante NETLINE pour duvets sombres. Elle l’achetait en pharmacie ou parapharmacie. Plus souvent en parapharmacie qu’en pharmacie.

Elle voulait que ses ongles soient plus blancs encore. Pour cela, elle trempait un pinceau dans du jus de citron, et peignait ses ongles Elle renouvelait l’opération toutes les quinze secondes. Pendant un quart d’heure.

Elle voulait les durcir, trouvait qu’ils avaient tendance à se casser. Pour cela, elle les trempait pendant dix minutes dans un mélange d’huile d’olive et d’eau.

Quand elle venait le week-end, elle mettait ses vernis au frigo. Il s’en apercevait le matin, en sortant, encore hébété par le sommeil, la pack de son Tropicana « réveil fruité » (jus d’orange, de mandarine et de raisin blanc).

Il trouvait ça étrange.

Une autre.

Il l’avait abordée dans le train sous prétexte qu’il cherchait un livre pour ses vacances, la voyant tourner les pages d’un gros volume à l’écriture aérée, un marque-page aux insignes du musée Dali posé constamment sur la page qu’elle ne lisait pas.

Il avait pu apprendre sur elle qu’elle préparait le capes d’anglais, pour la troisième fois, l’année dernière, j’ai été admise à l’oral, qu’elle allait sur Paris pour y travailler cet été, je travaillerai à côté du musée Dali, non ce n’était pas ce à quoi il pensait, elle vendrait des glaces. Qu’elle s’appelait Clémentine. Elle avait pu apprendre de lui qu’il aimait son prénom, mais ne lui avait posé aucune question.

Ils avaient couru côte à côte, lui, portant sa valise, le long du train qui était sur le point de partir, elle, regardant le numéro des voitures, lui aussi, mais sans véritable inquiétude, les contrôleurs, eux, inspectant le quai.

Elle lui avait donné son numéro juste avant que la porte ne se referme, parce qu’il lui en avait fait la demande. Elle lui avait souhaité de passer une bonne soirée.

Une autre.

Elle adorait l’humour noir. Et la télévision. Qu’elle regardait tout le temps. Des conneries, disait-elle. Ça la détendait.

Elle avait conscience que c’étaient des « conneries », mais conscience aussi du fait que ça la détendait.

Il lui avait offert Le Magasin des Suicides. Il offrait régulièrement des cadeaux aux filles avec qui il sortait. Elles pensaient que c’était une façon de s’investir dans la relation. Alors que c’était seulement une façon qu’il avait de se dédouaner.

De répondre poliment au don de leur corps dont il avait su profiter.

Il se souvient d’un 11 septembre, car il n’avait pas eu d’érection. Il avait tâché de se détendre, pendant qu’elle prenait son sexe en bouche. Il ne parvenait pas à ne pas penser au fait qu’il n’arrivait pas, pour la première fois de sa vie, à avoir d’érection.

Elle avait regardé son sexe, de la base au gland, l’avait ensuite dévisagé. Elle lui avait demandé, adoptant le rôle de la speakerine sérieuse, si sa persistance à ne pas vouloir avoir d’érection était un hommage aux victimes du onze septembre.

Un poète de première importance meurt. Elle lui confie avoir étudié ses vers au lycée. Elle ne les aimait pas. Il doit être enterré à l’heure qu’il est, tu ne crois pas ? Sans doute. J’espère qu’il fait enfin de bons vers.

Au reportage suivant, une prostituée était interrogée. Son visage était flouté et sa voix déformée.

Un client lui avait demandé une fois si elle faisait ça « parfois » pour le plaisir. Elle lui avait répondu : « bien sûr, si tu paies ! ». Elle se droguait car elle ne voulait pas faire ce qu’elle faisait en étant tout à fait elle-même. Elle dormait avec sa peluche. Essayait de dormir le plus longtemps possible après midi.

- Tu veux pas zapper ?

- Non, c’est intéressant.

Il était proche d’elle quand elle regardait la télé. Il dénudait sa poitrine. Ce n’est pas le moment. Mais elle se laissait faire. Elle bougeait légèrement, se mettait sur le canapé en position du lotus. Sa façon de caresser était circulaire. Elle aimait la façon qu’il avait de caresser son sexe.

« Elle avait fait douze enfants, qu'elle élevait dans un quarante mètres insalubre.

Avec un balcon qui n'est pas compris dans la surface habitable, précise curieusement la voix off du documentaire de Zone interdite. »

Pourquoi elle s'était arrêtée à douze ? Il ne savait pas. Sans doute parce que treize, ça porte malheur. Il se souvient de cette plaisanterie car elle avait eu ensuite un drôle de rire. Il l’avait basculée sur le canapé. Elle continuait de rire alors qu’il était en elle. Il avait accéléré le mouvement. Jusqu’à ce que tous ses rires soient devenus des gémissements.


Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com