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Art de consommer - 13

Ecrit par Matthieu Gosztola 19.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 13

 

 

Liesbeth aura 17 ans en novembre. Les antécédents somatiques sont sans incidence. Le développement psychomoteur initial a été considéré comme normal (marche, propreté, langage etc.) Elle est en surcharge pondérale. Elle confesse volontiers que son alimentation est déréglée et déséquilibrée. Elle se lève souvent la nuit pour « grignoter quelque chose ». Elle dit ne pas souffrir de ce surpoids. Elle affirme n’en avoir pas souffert à l’école, puis au lycée. « À aucun moment ». Liesbeth ne déclare pas d’habitus tabagique.

Alphonse ne relit pas l’examen davantage.

Il tourne les pages et relit les paragraphes de l’anamnèse consacrés à son hospitalisation, se demandant si le traitement prescrit à Liesbeth est adapté.

Depuis sa récente et unique hospitalisation en psychiatrie, elle est sous Clopixol (un neuroleptique habituellement prescrit dans les psychoses chroniques) à forme injectable retard. Liesbeth aurait « demandé » ou à tout le moins accepté cette forme retard pour être libérée de la contrainte de la prise journalière. Toutefois, elle reçoit aussi quotidiennement un autre neuroleptique sédatif par voie orale (Tercian). Elle doit également prendre un médicament correcteur des effets secondaires potentiels du neuroleptique (anti-parkinsonien) mais juge que ce complément est inutile. Le traitement médicamenteux qui lui est prescrit (neuroleptique = antipsychotique) a sans doute été instauré à visée sédative, anti-impulsive, mais ici non spécifique d’une évolution psychotique.

Pour ses parents, Liesbeth était « normale » avant d’aller à l’hôpital et depuis « c’est un légume ».

La conclusion n’est pas nuancée :

Liesbeth paraît faire le lien entre la présente expertise, les faits qui lui sont reprochés et les poursuites dont elle est l’objet, mais malgré des reformulations, elle ne donne pas l’impression de saisir précisément le sens de certaines des questions posées dans la mission (questions 5, 7 et 8).

Il n’y a pas de manifestation pouvant faire évoquer un trouble hallucinatoire ou une activité délirante. Il n’y a pas d’élément clinique actuel ou passé en faveur d’une pathologie psychotique productive (délire, hallucination) ou dissociative (bizarrerie, autisme schizophrénique). Il n’y a pas de trouble du cours de la pensée, en dehors d’un certain ralentissement global typique de l’imprégnation thérapeutique par les neuroleptiques.

Il avait placé Liesbeth en H0.

Ce psychiatre, dont l’expertise contredisait fortement la première expertise qui avait eu lieu quelques jours après les faits,  affirmait qu’elle n’était pas 122-1.

Il prendrait peut-être la décision de demander à un autre psychiatre de faire une expertise.

Il devait réfléchir avant.

Son avocat pourrait s’en servir à l’avantage de Liesbeth.

 

*

**

 

« N’extrapolez jamais à partir de ce qu’on vous dit, ou de ce que vous voyez. Vous serez toujours dans l’erreur. Contentez-vous de considérer les faits, le plus pragmatiquement possible. Si vous vous posez des questions, ne gardez pas ça pour vous. Interrogez la personne concernée. »

Note 58 (feuillet 43) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Manuelle irait voir, dès qu’elle aurait le temps, le premier film d’une jeune cinéaste dont elle avait lu l’interview.

Elle avait choisi un sujet difficile, qu’un cinéaste bulgare reconnu avait traité des années plus tôt. Elle avait vu tous ses films à la Fémis, bien sûr. Y compris le court-métrage qu’il avait tourné en 75. Certains critiques trouvaient que sa façon de voir se situait à l’opposé de celle du grand cinéaste, qu’elle admirait. D’autres qu’elle se situait dans l’exacte lignée. Mais qu’elle soit pro ou anti (elle ne voulait pas se prononcer), elle comprenait la filiation, qui l’honorait.

Manuelle recevait Télérama par la poste.

Lise préférait l’acheter chaque semaine en kiosque. Elle trouvait ses sorties trop peu nombreuses pour pouvoir se priver d’une seule.

 

Elle le posait sur la table basse orange en forme d’amibe qu’elle s’était achetée chez Fly, à côté duScience et Vie de Laurent.

Elle s’était abonnée à Science et Vie (la version simple, sans les hors séries : c’était son meilleur ami, pas son copain) pour qu’il puisse lire quand il venait chez elle.

Elle aimait le voir s’installer dans le clic-clac avec la même décontraction que s’il était chez lui.

 

Ce qu’il lui arrivait de faire pendant qu’il lisait :

Elle allait et venait dans son appart, déplaçait des objets, rangeait la vaisselle, s’asseyait dans le fauteuil qui lui faisait face, croisait les jambes, prenait le Télérama de la semaine, l’ouvrait pour, quelques minutes plus tard, se relever, le reposait sur la table basse, retournait à ses occupations, revenait s’asseoir avec un paquet de gâteaux apéritifs qu’elle posait à côté de lui, reprenait leTélérama, l’ouvrait à une nouvelle page.

Elle ne semblait pas trop absorbée par sa lecture. Il lui expliquait en détails le contenu et l’importance des découvertes qui étaient relatées dans de petits encadrés. Elles pouvaient sembler infimes au premier regard, mais pas quand on prenait en considération toutes les découvertes futures qu’elles ne manqueraient pas de susciter.

 

Ce qu’il lui arrivait de faire pendant les explications de Laurent :

Elle se levait en pleine démonstration et retournait à ses occupations, mais il se contentait d’élever la voix. L’appart était petit.

 

Elle attendait le moment où il reposerait le magazine sur la table et lui demanderait, croisant les bras comme il le faisait souvent : « alors, raconte-moi ta dernière expérience filmique.

Elle aimait qu’on lui parle comme ça.

Quels films me conseilles-tu, mais que je n’irai pas voir ? »

 

Elle lisait avec avidité les critiques de films (elle était incollable sur toutes les sorties « d’auteur »), ayant une préférence pour « les billets d’humeur érudite » de Pierre Murat, « grand connaisseur décomplexé du cinéma classique », avait-elle écrit un jour à une amie qui aimait aussi Télérama, mais qui n’était pas toujours d’accord avec l’avis de la rédaction.

Lise était, elle, une inconditionnelle.

Pour Laurent elle était très influencée.

Il était très difficile pour lui de l’emmener voir un film qui avait eu une mauvaise critique dansTélérama. Il était très difficile pour lui d’aller au cinéma avec elle. Il n’aimait que les blockbusters hollywoodiens.  Disait-elle.

La vérité, c’est qu’il allait au cinéma pour se détendre, n’avait pas ce masochisme qui consiste à aimer ne pas se laisser aller à aimer ce qu’on aime en général.

 

Depuis que Télérama adoptait, suivant ainsi la tendance de presque tous les magazines culturels, le système des avis partagés, elle était plus tolérante envers les gens qui avaient l’outrecuidance d’affirmer devant elle qu’un film plébiscité par Télérama était en réalité « une grosse merde », à partir du moment où ils étayaient leur jugement d’arguments, et ne se fiaient pas à leurs seules impressions.

Encore y avait-il une façon adéquate d’argumenter.

« Il a voulu copier Angelopoulos mais ses travelling n’ont pas de réelle nécessité ; jamais il ne parvient à rendre palpable le déracinement des personnages en quête  de leur lieu d’origine. »

Ou encore :

« C’est un film sur l’adolescence, certes, mais les longs plans séquence ne montrent pas comme chez Van Sant les adolescents confinés dans un mal-être suscité par la répétition incessante des mêmes gestes. Ils ont quelque chose d’arbitraire ».

Autrement, elle n’écoutait même pas.

Elle n’écoutait jamais.

 

Quand la conversation se prolongeait, Lise proposait à Laurent de rester manger. Elle cuisinait pendant qu’il l’aidait, lui passait les condiments quand elle faisait cuire la viande, dosait la farine quand elle battait les jaunes d’œufs etc.

Se resservant en viande, en légumes, en féculents, en dessert, mais jamais en pain, Laurent parlait de l’hôpital, ou de son copain du moment, révélait parfois des détails très intimes.

S’il demandait à Lise où elle en était « de son côté », c’était sans attendre autre chose qu’un signe de dénégation de la tête.

Lise était avec les garçons comme elle était avec les films. Elle était très exigeante, trop exigeante.

 

Elle ne se fiait jamais à ses impressions, mais toujours à ses jugements.

Elle voulait que ses amis donnent leur avis sur le garçon avec qui elle ambitionnait, ou avait des chances, parce que lui se montrait intéressé, de sortir.

C’étaient eux, quand ils étaient positifs, qui lui donnaient envie de mieux le connaître.

 

Il fallait ensuite beaucoup de choses.

Que le garçon ait subi des influences de qualité, du fait de ses lectures, mais aussi bien sûr des films qu’il avait été voir, revoir, des expos qu’il avait visitées…, comme un Lynch ou un Godard avec les classiques auxquels ils se réfèrent constamment (appartenant aux « trois mondes » : pictural, cinématographique et littéraire) ; qu’il ait un certain magnétisme, comme Humphrey Bogart, ou, « plus près de nous », Vincent Garrel qu’elle avait cru voir une ou deux fois dans Paris ; de l’humour, comme Woody Allen dans Manhattan ; une certaine beauté, comme le plan final de La ligne rouge de Terrence Malick ; qu’il ait fait des études intéressantes et utiles (« on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche » avait coutume de dire sa mère ; elle avait retenu la leçon), comme Kieslowski ou Desplechin sortant des meilleures écoles de cinéma, mais qu’il puisse également les remettre en perspective, avec un sens critique affirmé, et transcender ce qu’on lui avait appris pour imposer une vision personnelle et pertinente, exactement comme Kieslowski et Desplechin.

Il fallait également qu’il ait « une certaine classe », c’est-à-dire qu’il parvienne à mettre son malheur à distance sans forcer le moins du monde la mesure de son corps. Le meilleur modèle étant Garance (jouée par Arletty) dans Les Enfants du Paradis, qui ne se sert, pour ça, que de son ton de voix.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com