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Art de consommer - 12

Ecrit par Matthieu Gosztola 12.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 12

 

Elle avait appelé ensuite Ophélie.

- Alors, tu as pris un verre avec le mec de meetic ? Comment ça s’est passé ?
- Bien, bien. Mais il y a pas eu ce petit truc qui fait qu’ensuite tu repenses à la personne en souriant intérieurement.

À part ça, il est sympa. Je l’ai gardé dans mes contacts msn.

Il était aussi beau que sur la photo de son profil ?

- C’est vrai, je te l’avais envoyée. Je devrais te filer ses coordonnées, alors ?

Il n’y avait pas eu de souci de ce côté-là. Certains garçons de meetic allaient jusqu’à mettre une photo qui n’était pas la leur. Les filles qui les rencontraient finissaient toujours par leur poser la question, d’une façon parfois embarrassée, parfois très directe (« c’est pas toi là ?! »). Ils répondaient que oui, ce n’étaient pas leur photo, ce qui marquait la fin, pour elles, d’une erreur. Jamais plus elles ne les revoyaient, ou ne leur parlaient via msn. Allaient jusqu’à « supprimer » et « bloquer » ce « contact ». – « Trop con ce mec ».

Et sinon, à part ça ?

 

Elle avait égaré une photo d’elle petite.

Elle était énervée de ne pas retrouver cette photo. Ce n’était qu’une photo. Elle était énervée d’être énervée pour ça.

 

Et elle, alors ?

 

- Le chat est parti.

Elle ne savait pas où il était.

 

Il reviendrait quand il aurait faim. Les hommes étaient comme les chats. D’une certaine façon.

Ils étaient indépendants. Mais ils revenaient toujours quand ils avaient besoin de sexe.

 

Voilà pourquoi elle avait dit d’une certaine façon.

 

Elle avait profité du téléphone illimité pour appeler Maartje sur son fixe. Il n’était pas trop tard.

Elle avait eu sa mère. Non, il n’était pas trop tard, ça allait encore. Maartje était sortie.

- Ça se passait bien son nouveau travail à la Mairie ?

Elle s’était fait des amies.

Et elle avait sorti ses guirlandes de Noël ?

Elle ne croyait pas si bien dire. Avait-elle entendu parler du concours de la plus belle maison décorée pour Noël avec cent trente euros à la clé ?

Elle y participait. Elle allumait les guirlandes qui ornaient la façade visible de la rue à partir de dix-huit heures, et ce un mois l’année.

C’était tacite ; aucun formulaire à remplir. Le jury choisissait au hasard un soir fin décembre pour faire le tour des maisons illuminées.

Il était composé d’un professeur à la retraite, du conseiller municipal, et de quelques mères de famille ayant écrit au conseiller municipal, d’une façon qui avait su retenir son attention.

Une amie en faisait partie.

C’était l’occasion ensuite pour tous les membres de se réunir à la mairie, avec dégustation de vin chaud et de pains d’épices, qui avaient été achetés la veille.

Ça allait faire la troisième année ce Noël qu’elle organisait ce pot.

Tous les habitants savaient à l’avance quelle serait la maison à être choisie. Le jury se rangeait toujours à leur avis, même s’il prenait le temps, d’année en année, d’inspecter les toits et les façades de toutes les maisons qui alertaient l’œil.

Il remettait le diplôme à l’habitant le lendemain de Noël. Le chèque lui serait envoyé par la poste courant mars, mais ça, il le savait déjà, évidemment. Il le félicitait pour s’être déguisé en père Noël. Vraiment, c’était un très beau déguisement. Il le félicitait pour avoir distribué des bonbons aux enfants, non, ils n’en voulaient pas, aux enfants qui, tenant la main à leurs parents, étaient venus admirer toutes les guirlandes, le traîneau lumineux sur le toit, les étoiles dans les arbres, la crèche géante dans le jardin, et écouter les chants de Noël. Comment avait-il fait pour que les paroles des chants soient intelligibles ? Les enceintes étaient dissimulées dans la crèche, derrière l’âne et derrière un roi mage.

Simple, peut-être. Mais il fallait quand même y penser !

 

Il était trop tard pour appeler Alice.

Elle avait emmené le Voici dans sa chambre.

Plutôt que de se concentrer sur le « grand débat de l’été » annoncé en couverture : les seins des people étaient-ils « refaits ou pas refaits », elle avait relu les conseils : « Cet été, ça flashe ou ça casse. Adoptez les bonnes teintes, comme… » ?

Le « comme » était le mot clé autour de quoi tout se jouait. On devait être « comme ». On ne pouvait pas se contenter d’être.

 

- Je te rends la revue.

- Cadeau !

- Tu es sûre que ça va pas te manquer ?

- Tu plaisantes ? J’en ai acheté huit exemplaires.

- …

- Tu as aimé ?

 

Manuelle était la greffière d’une juge pour enfants. Idolâtrait Gide et Nabokov. Il y avait là un paradoxe qu’elle ne s’expliquait pas.

Elle s’était confiée plusieurs fois à Lise, sur son passé. Jamais à Marnika.

Elle regrettait d’avoir couché avec plusieurs hommes, sans réelle envie. Toutes ces conquêtes avaient marqué ce qu’elle appelait une période de libertinage. C’était aussi curieusement une période de libertinage intellectuel. Elle lisait et écoutait de tout, en grande quantité.

On avait complimenté la veille Manuelle sur l’objet de déco que lui avait offert son petit ami pour leur anniversaire de mariage, quelques années auparavant. À moins que ce ne soit pour son anniversaire. Les deux événements se touchaient. Elle n’avait pas précisé quelle avait été la circonstance.

Elle n’avait pas été convaincue par le cadeau. Elle n’avait rien dit à ce sujet. Elle avait été ravie qu’on remarque à quel point son petit ami avait bon goût.

 

Ils ne savaient pas encore où ils fêteraient leurs sept ans de mariage, s’ils organiseraient aussi une fête chez leurs parents respectifs.

 

Ils se demandaient quelle serait la couleur idéale pour la chambre de l’enfant à venir. Être enceinte, c’est ce qu’il peut arriver de mieux à une femme, lui avait dit sa mère. Ils ne voulaient pas d’un bleu conventionnel.

Elle ne voulait pas, il n’avait pas osé lui dire qu’il s’en moquait.

Aux dernières nouvelles, ils ne voulaient pas.

 

Il tenait à lui fabriquer son berceau, elle avait trouvé ça touchant, avec un arbre centenaire qu’il aurait planté spécialement, pour que l’enfant ait des prédispositions pour devenir un héros, ça l’avait fait rire.

Pour cela, il aurait fallu attendre cent ans et ils n’avaient pas le temps.

Il aurait également fallu qu’il ait des talents d’ébéniste.

 

Elle avait hâte qu’il soit en âge de faire du vélo. Ils feraient des ballades à Belle-Ile, au plus chaud de l’été. Ils penseraient à se réhydrater régulièrement. Chacun aurait son casque, qui protégerait aussi du soleil. Ils profiteraient du spectacle de la nature, qui, bien souvent, leur ferait poser un pied à terre.

Ils connaîtraient un lieu idéal où pique-niquer. Un coin désert, à proximité de ruines. Ils sortiraient leurs sandwichs des sacs plastiques, les libéreraient de leur emballage de papier aluminium. Ils regarderaient alternativement les pierres couchées sur l’herbe, l’herbe, les fleurs, les arbustes, les arbres, le ciel, le mouvement des oiseaux. S’intéressant à la forme des nuages. Essayant de reconnaître, dans le fouillis de blanc, des visage d’animaux, des formes qui leur seraient familières. L’enfant se prêterait au jeu, avec davantage de réussite et de bonne volonté que les adultes.

Ils croqueraient dans leurs sandwichs, se reverseraient du jus d’orange ou du coca dans leurs timbales, avant de refermer soigneusement les thermos. Ils écouteraient la stridulation des grillons, le pleur des goélands argentés, le cri des mouettes rieuses. Des lézards apporteraient quelques mouvements rapides à l’immobilité du paysage nuancée par le vent.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com