Identification

Art de consommer - 11

Ecrit par Matthieu Gosztola 05.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 11

 

Alphonse a reçu le rapport de contre-expertise psychiatrique.

Il est sur son bureau.

 

Docteur Arnaud OSTIN

Psychiatre des Hôpitaux

CES Psychiatrie & Option Enfants / Adolescents

Expert prés la Cour d’Appel de Paris

CMPI, 33, Avenue d'Italie. 75013 PARIS. Tel : 01 44 06 84 44

RAPPORT DE CONTRE-EXPERTISE PSYCHIATRIQUE

Liesbeth LEGAUCHE

Autorité requérante : juge d’instruction prés le TGI de PARIS

N° parquet 09/78868

N° instruction 978/00065

Ordonnance de commission : 24/01/08

Date d’examen : 29/01/08

Dépôt du rapport : 04/02/2008

Nombre de feuillets : 56

Dr À. OSTIN rapport expertise LEGAUCHE Liesbeth

Page 1 sur 56


Il ne l’a pas encore ouvert.

Dans le bureau attenant au sien, Puck imprime le formulaire qu’il doit remplir.

 

LA PRESENTE VAUT PERMIS DE COMMUNIQUER

DEPOT DU RAPPORT


Le           , dans le cabinet de M. Alphonse KLEIN, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de Paris, Nous Monsieur                    , greffier, avons personnellement reçu le rapport rédigé par M. expert commis ci-contre, lequel a effectué le dépôt de son rapport entre nos mains, l’affirmant sincère et véritable et attestant avoir personnellement accompli les opérations qui lui avaient été confiées.

Fiat en notre cabinet, le

Le Greffier,

Midi. Il le remplira à son retour de la Rotonde, le restaurant où il a l’habitude d’aller déjeuner. Il commandera une Strasbourgeoise, la salade qu’il commande tous les midis depuis avant-hier.

- Vous venez avec moi ?

- Non merci, Puck.

Le rapport est sur son bureau, épais.

- J’ai du travail.

Très bien. À tout à l’heure alors.

- C’est ça.

Il écrit la date et quelques formules en paraphe sur une feuille blanche qui se trouve en face de lui, comme à chaque fois qu’il veut prendre des notes sur un dossier.

*

**

 

« 12 janvier. Aujourd’hui »

Dans le bain, Marnika bloque. Elle met souvent de petites phrases en dépôt dans le carnet chic qu’elle a trouvé dans une librairie où elle n’a pas l’habitude d’aller, rue Saint Josse. Les dates. À posteriori, elle aura une idée des circonstances où elle les a écrites.

Elle essaye d’écrire une phrase par jour. Mises bout à bout, elles finiront bien par donner un roman.

Elle ne comprend pas ; elle devrait être plus inspirée que d’habitude. Elle vient de lire une nouvelle qu’elle a adorée. En sautant toutefois quelques paragraphes descriptifs. Elle referme la revue littéraire que lui a prêtée, ou donnée (elle ne sait plus exactement) Manuelle, qui est au sommaire, pour un conte fantastique.

« Mais lis aussi les autres contributions, tout est intéressant. » Elle avait commencé par lire les autres contributions.

 

Elle se rabat sur Voici, qu’elle a posé sur le tapis (« au cas où ») à côté de la serviette pour les pieds qu’elle a mise en boule. Imagine le mélange des deux.

Volontiers cabotin, aimant la nudité, croyant aux martiens, à leur venue prochaine sur terre, ayant le sentiment de recueillir des signes de cette venue la nuit grâce à ses rêves, Robbie Williams aimait aussi la mousse au chocolat.

Sourit.

Elle pense au concert, le seul de Robbie auquel elle ait assisté. Elle avait acheté les billets un an à l’avance. Quatre en tout, espérant les revendre plus cher sur ebay. Ils étaient partis à leur prix de vente habituel.

Le concert avait été complet sept mois avant la date, mais des places avaient été remises en circulation sur la fin.

Elle en avait revendu trois. Elle était célibataire au moment du concert. Ses copines n’étaient pas disponibles.

 

Quand Robbie Williams entame Fell, il s’assied sur le rebord de la scène. Se tait, et regarde la foule chanter. Il a le regard d’un enfant à qui on fait une surprise qu’il attendait depuis des années. Il se lève et se penche pour ramasser un paquet de cigarettes jeté sur la scène, en sort une qu’il allume avec un des briquets qui pleuvent aussitôt devant lui. Entre deux aspirations, il murmure le refrain. Puis se dirige vers le fond de la scène. Disparaît. Soulèvement de murmures dans la fosse (murmures quand on se place du côté de la scène), pas dans la salle, car une caméra le suit, et la salle a les yeux rivés sur les écrans géants. Le chanteur revient avec un appareil photo numérique, prend plusieurs photos de la fosse (rangées de devant qui se mettent sur la pointe des pieds, et lèvent les bras en criant). Pose l’appareil sur la tablette où le batteur pose ses baguettes. La chanson se termine. Il lui fait signe.

 

Elle s’était achetée un chat angora.

Elle avait quand même attendu six mois.

 

Elle avait passé une heure au téléphone avec Déborah, une amie d’enfance qui habitait Lille, et à qui elle n’avait pas parlé depuis plusieurs années.

 

Elle préfère ne pas penser au moment où il mourra. Et si elle ne l’admettra jamais en ces termes, elle pourra adopter un chat identique à celui qui aura disparu.

À un certain point bien sûr. Ce qui distinguera les deux chats, ce seront des traits de caractère, ce ne seront pas des traits de personnalité. Elle n’aimait pas les filles qui se comportaient avec les animaux comme si elles ne faisaient pas de distinction entre les animaux et les bébés.

 

Déborah aimait-elle toujours passer des heures dans les magasins, aller chez le coiffeur, chez la pédicure, chez l’esthéticienne ? Prendre soin d’elle lui procurait-elle toujours un plaisir que le regard des hommes augmentait ?

Elle n’avait plus le temps. Elle était mariée, maintenant. Elle devait savoir... Marnika savait qu’elle était mariée. Non, elle devait imaginer ce que c’était que d’être mariée.

 

Bien sûr, elle adopterait un chat d’une autre race, s’il venait à mourir, ne voudrait pas le remplacer.

 

Matthieu Gosztola


  • Vu : 1889

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com