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Art de consommer - 10

Ecrit par Matthieu Gosztola 29.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 10

 

COUR D’APPEL

DE PARIS ORDONNANCE DE PARIS

COMMISSION D’EXPERT

TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

DE PARIS N° du Parquet :                09/78868

N° de l’Instruction :        978/00065

CABINET DE  M. KLEIN        Procédure Criminelle

Juge d’instruction


Nous, Alphonse KLEIN, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de PARIS,

Vu l’information suivie contre ;

Personne mise en cause du chef de HOMICIDE AVEC PREMEDITATION ;

Vu les articles 156 et suivants du Code de Procédure Pénale ;

Commettons M. Arnaud OSTIN, - CMPI, 33, Avenue d'Italie. 75013 PARIS 75000 PARIS -, expert inscrit près la Cour d’Appel de PARIS pour remplir la mission ci-dessous indiquée.


Disons que l’expert remettra un rapport détaillé contenant son avis motivé et l’attestation qu’il a personnellement rempli la mission qui lui a été confiée avant le 12 février 2008.

Fait en notre cabinet, le 24 janvier 2008

Le Juge d’Instruction

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MISSION

J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir, après avoir pris connaissance de la procédure et s’être entouré de tous renseignements utiles, procéder à l’examen médical et psychiatrique de Liesbeth LEGAUCHE, née le 15 novembre 1991, et de répondre notamment aux questions suivantes ;

1° L’examen du sujet révèle-t-il chez lui des anomalies physiques, mentales ou psychiques ? Le cas échéant, les décrire et préciser à quelles affections elles se rattachent.


2° L’infraction qui est reprochée au sujet est-elle ou non en relation avec de telles anomalies ?

3° Le sujet présente-t-il un état dangereux ?

4° Le sujet est-il accessible à une sanction pénale ?


5° Le sujet est-il curable ou réadaptable ?


6° Le sujet est-il atteint, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant soitaboli son discernement ou le contrôle de ses actes, soit altéré son discernement ou le contrôle de ses actes, au sens de l’article 122-1 du Code Pénal ?

7° Le sujet a-t-il agi sous l’empire d’une force ou d’une contrainte à laquelle il n’a pu résister au sens de l’article 122-2 du Code Pénal ?

8° Est-il opportun d’envisager une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire ?

Le Juge d’Instruction,

 

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« Concentrez-vous pleinement sur chaque tâche qui vous mobilise. Ne pensez à rien d’autre. Ne pas disperser ses pensées, c’est la clé de la quiétude. Et par extension du bonheur. Ne vous laissez pas polluer par des pensées annexes, qui sont souvent des désirs ou des peurs. »

Note 57 (feuillet 42) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

- Quoi ?

- Tu viens manger avec nous ?

- Non. Pas faim.

 

Maartje repoussait la formalité du déjeuner le plus possible. Quand elle avait trop faim (elle laissait son ventre se manifester à elle pendant des heures avant de l’écouter), elle disposait des feuilles de mâche et des tomates cerises au fond d’une assiette, dessinait un rond de crème légère.

Elle appuyait encore un peu au centre de la bouteille pour que dans le rond, il y ait deux points, un trait vertical et un trait horizontal.

 

Elle mangeait sa salade devant la télé, les jambes repliées sous elle. Elle était encore en pyjama. Elle ne comprenait pas pourquoi ce serait mieux qu’elle s’habille. Elle ne voyait pas qui ça pouvait bien déranger.

C’était dimanche, ses parents fermaient les yeux, c’était mieux que de la savoir sortie. Là au moins ils savaient où elle était.

 

Elle adorait les téléfilms. Surtout les mélodrames.

Quand elle regardait un mélodrame, elle était émue aux moments où l’action dramatique atteignait son paroxysme, où les êtres qui s’aiment étaient sur le point d’être irrémédiablement séparés (par la mort, ou par un départ qui se révélera définitif), où les mères étaient sur le point de perdre leurs fils, où les filles enceintes étaient abandonnées par leurs petits amis, sans savoir encore qu’elles étaient enceintes, et qu’elles auraient à prendre une décision qui conditionnerait toute leur existence future (l’élever ou financer ses études pour quitter le pays et concrétiser leur rêve de réussite).

Cette émotion, elle n’osait la partager avec personne. Pas même avec une partie d’elle-même.

 

Quand le film était terminé et qu’elle ne savait plus quoi faire, elle retournait sur son ordinateur. Elle s’était inscrite sur meetic pour voir, avait menti sur son âge. Elle avait longuement hésité avant de dire si elle était romantique ou non, si elle désirait des enfants, et si oui, combien. Ce n’étaient pas des questions faciles.

Ce qu’elle avait de plus beau n’était pas dans la liste. C’était la phrase qu’elle avait cochée quand on lui avait demandé des précisions sur ce qu’elle préférait chez elle.

 

Meetic lui faisait penser à un supermarché. Les critères de sélection étaient surtout des critères physique. On pouvait trouver des garçons bruns aux yeux verts mesurant moins d’un mètre soixante-deux, possédant quelques kilos en trop et ayant les cheveux longs avec des mèches. Autrement dit on pouvait trouver de tout.

Il y avait beaucoup de fantômes, des gens qui ne se connectaient jamais, ou si peu (beaucoup de gens s’inscrivaient « pour voir », et leur assiduité, toute relative, ne dépassait parfois pas le premier mois).

 

Le site renvoyait à d’autres sites. Elle avait cliqué sur les bannières publicitaires, par curiosité. Elle voulait voir si tous les sites de rencontre étaient construits sur le même modèle.

Une femme de quarante ans, diplômée d’Harvard (la page d’accueil, avec ascenseur, ce qui était inhabituel pour une page d’accueil, offrait sa bio complète : on apprenait notamment qu’elle avait « brillé » au Hasty Pudding Club, compagnie théâtrale qui lui avait permis d’approfondir les différents traits de sa personnalité, et d’en révéler quelques-uns qu’elle ne soupçonnait pas), avait créé sa propre agence de rencontre sur Internet, fondée sur un détecteur de goûts, qu’elle avait sobrement appelé détecteur d’affinités.

Il suffisait au client de révéler ses goûts, en cochant de petites cases « avec le curseur de la souris » (elle avait cru bon de devoir le préciser). Vous aimez quoi comme musique classique : baroque, classique, romantique, sériel, contemporain. Et non plus seulement : vous aimez quoi comme musique. Vous receviez un mail si une personne de sexe féminin avait coché les mêmes cases que vous, quels que soient son projet de vie, son âge, ses situations géographiques et maritales.

 

Marnika était inscrite sur meetic depuis un an et huit mois (c’était visible sur sa page ; Maartje avait connaissance de son pseudo). Elle se connectait tous les jours (chaque internaute pouvait avoir connaissance de la fréquence avec laquelle elle visitait sa page). 124 personnes avaient flashé pour elle. Les photos d’elle qui étaient publiées sur le site la montraient avec tous ses piercings. Si elle les avait retirés avant de prendre les trois photos que les internautes pouvaient afficher en grand, elle aurait eu davantage de flashs.

Elle les avait prises avec sa webcam. Elle s’en servait régulièrement lors des conversations msn qu’elle avait avec des garçons de tous horizons.

Il lui était arrivé de se dévêtir légèrement. Ou plus.

Elle adorait voir l’excitation que ça provoquait chez eux. Elle ne retirait ses vêtements que lorsque quelques conditions étaient réunies. Il fallait que le garçon ait aussi une webcam, qu’il fasse également un strip devant son ordinateur, et qu’elle ait pour lui une certaine attirance physique. Quand les conditions n’étaient pas réunies, elle ne faisait rien.

Elle ne s’était jamais masturbée devant son ordinateur. Elle savait que certains de ses « contacts » filles le faisaient. Les garçons se masturbaient volontiers, dès qu’elle montrait un bout de sein.

Elle aimait quand ils ouvraient leurs bouches et plissaient leurs fronts. Dans les minutes qui suivaient, elle était toute contente. Elle pouvait contenter un garçon, même à distance.

 

Souvent, pourtant, elle allait plus loin, c'est-à-dire qu’elle se rapprochait. Ce qui lui avait valu quelques surprises. Mais elle ne regrettait rien.

Après avoir eu des dizaines de conversations msn avec un garçon dont le pseudo était marcel_leromantique, des conversations parfois très profondes (portant sur leurs goûts, leurs études, leurs projets), parfois très superficielles (portant sur le temps, sur les menus événements du jour qui suffisent le plus souvent à meubler une conversation téléphonique), ils avaient décidé de se voir.

Non, pas dans un café, ou même au restaurant. Chez lui, directement.

Elle faisait souvent ça quand elle ne voulait pas perdre de temps. Il fallait juste qu’elle ait un bon feeling. La proposition n’émanait jamais d’elle.

C’était de cette façon qu’elle avait rencontré son PQF (plan cul fixe) du moment. Il lui avait offert à boire, elle s’était assise dans son canapé et lui avait demandé ce qu’il préférait « dans le sexe ».

Elle aimait provoquer un certain trouble chez les hommes qu’elle rencontrait par les questions, souvent très directes, qu’elle leur posait d’une manière candide, comme si elle leur demandait leur avis sur le dernier film qu’ils étaient allés voir. Il était parti dans la cuisine : « tu m’as dit que tu prenais quoi ? »

- J’ai rien dit.

Avant de revenir, et, pianotant sur le verre de coca qu’il avait ramené avec lui, la voix moins assurée que ne l’était son regard à elle, du canapé : « qu’est-ce que tu veux dire exactement ? »

 

Elle se souvient que l’ascenseur était en panne et qu’elle s’était dit en montant les marches jusqu’au sixième, j’espère que je ne vais pas trop transpirer. Quelle idée d’habiter dans un immeuble pareil. Je corrige : quelle idée d’habiter au sixième dans un immeuble pareil. Elle avait senti en elle une certaine appréhension au moment de sonner, peut-être due à l’état des lieux, et pourtant, ce n’était pas un quartier risqué.

Si ç’avait été un quartier risqué, elle ne serait pas venue.

Qui sait, l’amour est peut-être au bout du chemin ? Elle y croit moyen.

Son nom n’était pas écrit à côté de la sonnette. Elle espérait qu’elle ne s’était pas trompée. Il était tard. Elle ne voulait réveiller personne.

Il lui avait ouvert en bas. Il lui avait donné toutes les indications par l’interphone. C’est juste qu’il me fait poireauter, ça commence mal.

La porte s’ouvre doucement, un chat se faufile, elle s’accroupit aussitôt, pose ses deux mains sur lui, « où tu vas toi », le regard sur ses mouvements, elle se relève en le tenant contre elle, le regard sur ses coussinets, « aïe, tu griffes », s’apprête à saluer son propriétaire, quand elle voit une drag queen, talons aiguilles, jupe fendue, et une perruque à peine moins imposante que celle d’Elton John à son mariage, éclate de rire en se penchant, laissant retomber le chat d’une dizaine de centimètres sur ses jambes tendues, et retourne dans l’escalier en faisant un simple geste hésitant de la main dans la direction de l’homme qu’elle était venue voir.


- Pourquoi tu n’as pas de chat ? Il est toujours là quand tu rentres le soir, et c’est apaisant quand il vient se blottir contre toi et se met à ronronner.

C’est quand même mieux que le bruit de la télé.

 

Non, elle ne voulait pas de chat. La mère de Maartje, à qui elle venait de relater l’anecdote, avait tort d’insister.

Elle était célibataire depuis huit mois. Et alors.

Elle n’était pas la seule.

 

Elle devait juste penser à se réabonner à Voici. Maartje le lui ferait penser. Elles s’étaient abonnées ensemble, la dernière fois, à la demande de la « miss » (c’était comme ça qu’elle l’appelait – ce qui ravissait Maartje : elle voyait là une marque de distinction, une confirmation du fait qu’elle était très féminine, sans trouver que ce nom rende sensible, contrairement à ce que sa mère lui avait dit une fois, la différence d’âge qui existait entre elles).

Elle le ferait cette fois directement sur internet. Aurait droit à un livre de cuisine légère ou à un sac pour l’été. Elle revendrait l’un ou l’autre sur ebay.

 

Je suis très indépendante, répétait-elle aux autres, mais c’était à elle-même qu’elle se le répétait.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com