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Après cent ans, Jean-Yves Acquaviva (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 25.09.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Après cent ans, Colonna Edition, juin 2019, trad. corse, Bernadette Micheli, 100 pages, 15 €

Ecrivain(s): Jean-Yves Acquaviva

Après cent ans, Jean-Yves Acquaviva (par Emmanuelle Caminade)

 

Ecrit en corse et publié en 2014, le deuxième roman de Jean-Yves Acquaviva vient de paraître en français sous le titre Après cent ans, dans la fidèle traduction de Bernadette Micheli. C’est un roman d’apprentissage atypique, un conte plus philosophique qu’initiatique rendant poreuses les frontières du rêve et de la réalité. Et on ne peut s’empêcher de le mettre d’emblée en parallèle avec Le Garçon (Zulma, 2016), tant l’argument de départ et la démarche sont étonnamment similaires, la comparaison ne nuisant aucunement à l’auteur dont la courte fiction ne s’avère pas moins marquante que le long roman de Marcus Malte.

Sa mère étant morte en lui donnant naissance, le héros a été élevé dans un pâturage de montagne par un berger muet et solitaire. A la mort de ce premier père, cet enfant privé de parole et même de nom, se retrouvant comme un chien brusquement abandonné par son maître, quitte le paradis innocent de son enfance, ce monde limité par sa « pierre-oiseau » sur la crête dominant l’immense « étendue turquoise » mêlant dans le lointain le bleu du ciel et de la mer.

Franchissant « le col défendu » comme une sorte de seuil de la connaissance, il part à la découverte du vaste univers et de son humanité et, de renaissances en métamorphoses, son parcours s’achèvera par un retour à l’origine et à la solitude première. Se défaisant alors de son humanité pour retourner au silence et au néant, le héros se dénudera jusqu’à l’os tel le Peer Gynt d’Ibsen parvenu au sommet de la pyramide de ses rêves.

Jean-Yves Acquaviva adopte une construction non seulement cyclique mais aussi à rebours, ce qui permet à son héros narrateur d’analyser sa vie avec le recul de l’âge et de l’expérience et surtout du langage, de la pensée et de la conscience qu’il n’acquit que progressivement.

Le livre s’ouvre quand, devenu Alexandre, il arrive à son tour au terme de sa vie et s’apprête à s’affranchir de cette humanité, à échapper à sa prison terrestre pour regagner enfin la sérénité du néant. Pour retourner à la source, comme l’indique le titre faisant référence à un proverbe corse : « Après cent ans et cent mois, l’eau retourne à sa source ». Et l’on est saisi, dès le premier chapitre, par la très belle image de cet homme se frayant à grand-peine un chemin dans le maquis dense de ses souvenirs. D’un homme traçant son récit les mains en sang, l’encre de son écriture écartant ces ronces qui recouvrent et effacent tout. Une image nous renvoyant au premier des Récits de la Kolyma, à la neige de cette page blanche sur laquelle Chalamov trace symboliquement sa route, nous invitant à le suivre.

Entre ce premier chapitre se poursuivant dans le dernier intitulé « A rebours », l’auteur, sautant de manière elliptique d’un chapitre à l’autre, retrace par la voix de son héros un parcours incomplet fait de rencontres et d’expériences marquantes, enchaînant quatorze moments forts plus que des étapes progressives : des moments de plaisir et de souffrance, de paix ou d’espérance, d’ennui, et surtout de désillusion et de désespoir qui semblent le lot de la condition humaine. Un parcours tout en alternances et en contrastes, émaillé de rêveries et de réflexions, et s’inscrivant dans une temporalité cyclique où les événements se répètent sous d’autres formes. Et ce récit initiatique n’apporte pas vraiment de réponses pour affronter la vie, pour trouver sa place dans le monde car le héros y est surtout confronté aux contradictions et aux paradoxes, à la vanité des certitudes, au doute…

Le choix judicieux d’une sorte d’enfant sauvage fait de ce héros enfermé dans son monde une métaphore de l’insularité renvoyant sans doute à la Corse mais aussi à la solitude foncière de l’homme. Elle permet de plus à l’auteur d’aborder les questions philosophiques essentielles sous un angle original, et d’appréhender le parcours de son héros à la fois comme un voyage intérieur à la recherche de soi et comme celui de l’humanité entière.

Cet enfant, proche au départ d’un état animal où priment l’instinct et le besoin de l’instant, de cet « état de nature » antérieur à la société des hommes, va ainsi peu à peu découvrir l’autre et l’ailleurs, se confronter à d’autres mondes, être initié au langage et développer une pensée, accéder au désir et à l’imagination, au choix. Il rencontrera plusieurs pères de substitution, découvrira la sexualité et l’amour, mais aussi et surtout toute la face sombre de l’humain. La violence et la cruauté, l’horreur de la prison, et tous ces durs rapports de domination et de soumission semblant la loi des hommes sont parfois compensés par de beaux instants d’amour et surtout d’amitié, d’intense communion avec la nature, de rêveries et de contemplation. Et l’aspiration du héros à la liberté, à la beauté et la pureté, soulève ce récit dans ses moments les plus noirs, le rendant aussi paradoxalement lumineux. Mais les ravages de cet enfer créé par l’homme l’emportent finalement sur ces quelques ravissements et la sauvagerie primitive semble plus enviable que la prétendue civilisation.

Et nous suivons le héros au plus près de ses sensations, de ses sentiments et de ses idées avec une empathie facilitée par la narration à la première personne. Nous suivons l’évolution de sa représentation et de sa compréhension du monde comme son accès à la conscience et à la connaissance de soi. Mais qu’est-ce qu’exister, et qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce que la réalité de ce monde ?

L’auteur peint les états d’âmes comme des paysages, superpose les strates de sens, et son texte tisse de multiples résonances. Son écriture sobre, fine et sensible, sonne juste et se montre d’une grande puissance évocatrice. Sa langue poétique, très ancrée dans la nature, se montre attentive aux parfums, aux odeurs et aux saveurs et laisse parler les images. Une langue qui évolue judicieusement de la fraîcheur des premières formulations naïves de son héros à une expression prenant de l’assurance au travers d’une ironie rageuse et d’un verbe percutant ou de références mythiques et littéraires de plus en plus érudites, tandis que lyrisme et onirisme prennent de l’envergure et que la tension va crescendo, culminant dans les deux magnifiques chapitres (10 et 11) intitulés Gris et Blanc. Le gris évoquant les notes de Tchekhov sur le bagne de Sakhaline tandis que le moment de grâce de cette neige tombante remplissant les hommes d’ivresse au cœur de leur malheur nous renvoie à Tout à coup, l’émouvant poème de Benjamin Fondane dans Le mal des fantômes.

Après cent ans s’avère ainsi un tout petit livre d’une extrême richesse qui nous fait dériver dans le maquis de la mémoire et de l’imaginaire, dans une « Babylone » ouvrant des horizons infinis.

 

Emmanuelle Caminade

 

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A propos de l'écrivain

Jean-Yves Acquaviva

 

Né en 1969, Jean-Yves Acquaviva vit à Lozzi dans le Niolu. Il est titulaire d’une licence de corse, agriculteur et écrivain. Après un recueil de poèmes et deux romans, il a publié en 2018 un recueil de nouvelles bilingues, In Manu a U Diavule  / Aux Mains du Diable (Colonna édition).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.