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Rivages

1994, Adlène Meddi (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 21 Janvier 2019. , dans Rivages, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, Maghreb

1994, septembre 2018, 332 pages, 20 € . Ecrivain(s): Adlène Meddi Edition: Rivages

 

Donner un millésime comme titre à un roman peut être une manière délibérée de rendre hommage à George Orwell et de se ranger sous son patronage ; en particulier quand le titre en question contient certains chiffres talismaniques. Ce fut ainsi le cas pour la dystopie de Boualem Sansal, 2084. Son compatriote Adlène Meddi a choisi, de son côté, une autre date : 1994. Pourtant, le modèle orwellien paraît loin, ne serait-ce que dans la mesure où l’auteur ne scrute pas l’avenir, mais le passé d’un pays – le sien, l’Algérie ; celui d’une génération (qui connut la guerre d’indépendance) et de ses fils. Il en va, semble-t-il, de la violence comme de l’énergie : une fois produite, si elle ne se transforme pas, elle ne disparaît jamais et, quand elle donne l’impression d’avoir disparu, c’est qu’elle est partie au mauvais endroit. On dit que le charnier dans lequel les victimes du massacre d’Oran (5 juillet 1962) furent ensevelies par les bulldozers de l’armée française empuantit la ville pendant des années. De la décennie 1950 à la décennie 1990, une violence déchaînée traversa l’Algérie et, comme elle n’avait plus d’appelés français à décapiter, elle se retourna contre les Algériens eux-mêmes. On a beaucoup écrit sur les méthodes employées par l’armée française pendant les « événements », mais le FLN et les autres mouvements indépendantistes (c’est ici un Algérien qui le rappelle) n’étaient pas composés d’anges et de saints.

Ce qui t’appartient, Garth Greenwell (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 18 Janvier 2019. , dans Rivages, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman

Ce qui t’appartient, octobre 2018, trad. anglais Clélia Laventure, 256 pages, 21 € . Ecrivain(s): Garth Greenwell Edition: Rivages

 

Ce premier roman de Garth Greenwell (Louisville, Kentucky, 19 mars 1978), paru en 2016 (What Belongs to You, Farrar, Strauss & Giroux), est une extraordinaire plongée dans les émotions d’un professeur américain, exilé à Sofia, travaillant à l’American College : parents désaccordés, liens difficiles avec le père découvrant son homosexualité, passé familial chargé (du côté paternel : grand-mère, génitrice d’enfants de pères différents).

La rencontre amoureuse, sensuelle de Mitko B., jeune Bulgare d’un peu plus de vingt ans, ouvre dans la vie du professeur de nouvelles brèches, heureuses ou épuisantes. L’errance des sentiments relaie alors la propre errance de l’Américain, longeant les « blokove » déshumanisés (achélèmes en béton, longilignes, couverts de graffitis). Et un jour les hôpitaux s’invitent pour brouiller cet amour.

En trois parties, MitkoUn tombeauVérole, le roman déroule la gravité par paliers, menant le lecteur par une empathie sensible. Le narrateur, ce professeur si subtil à se décrire et à décrire les autres, nous conduit à l’inexorable : le délitement des liens, l’absence, la maladie, les retours de flammes vains, la mélancolie sûre, celle qui ne s’oublie jamais et fait écrire.

Bacchantes, Céline Minard (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 08 Janvier 2019. , dans Rivages, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Bacchantes, janvier 2019, 106 pages, 13,50 € . Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Rivages

 

On peut, on doit, commencer en disant que ce court roman – plutôt une novella – est parfait. Parfait comme l’est le stupéfiant braquage qu’il raconte. Minard nous déploie une mécanique narrative dont l’économie et la maîtrise touchent à l’accomplissement absolu.

Un braquage donc, mais comme jamais vous n’en avez lu ni entendu. Trois femmes, tout droit sorties d’un film de Tarantino, ont réussi à pénétrer dans un bunker imprenable, une sorte de Fort Knox plein d’un or rouge et blanc : des centaines de milliers de bouteilles de vin, de flacons de légende, confiées pour longue garde à Coetzer qui a eu l’idée géniale de créer cette caverne hyper technologique à Hong Kong. Cette forteresse contient 350 millions de dollars de vin.

Et dans leur bunker, elles ont pris le pouvoir sur ceux de l’extérieur, policiers et propriétaires du lieu ! Elles tiennent en otages cent mille bouteilles mythiques et tous les « blaireaux » qui tremblent au-dehors. Elles « exécutent », en forme d’avertissement, quelques-unes de leurs « otages » millésimées, les explosent devant les caméras intérieures de surveillance pour mieux boucler encore leur emprise sur la situation.

Rouge de soi, Babouillec (par Cathy Garcia)

Ecrit par Cathy Garcia , le Lundi, 07 Janvier 2019. , dans Rivages, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Rouge de soi, mars 2018, 142 pages, 15 € . Ecrivain(s): Babouillec Edition: Rivages

Expérience d’immersion totale, Babouillec nous offre avec son Rouge de soiun roman spirale qui nous entraîne dans son tourbillon jusqu’au centre, là où l’auteur ne fait plus qu’un avec son personnage. Éloïse Othello est un alter ego plus intégré, indépendant, autonome, à qui l’auteur peut confier ce qui se trouve à l’intérieur d’elle-même, au plus rouge de soi, au cœur de l’être : ses rêves, ses élans, ses désirs, sa liberté de voir, de penser, de bouger, ses profonds questionnements existentiels. Éloïse Othello danse, a des amis, des projets, des poids et des peurs aussi dont elle veut se libérer en suivant une thérapie. Elle est perçue comme différente mais c’est une nana qui rebondit. Cependant, plane sur elle une peur ultime et on ne peut s’empêcher de frissonner en lisant ceci parce qu’on comprend à quel point l’auteur est tout près derrière ces mots-là :

« Entrer dans la confusion de l’amour et de la folie est ordinaire dans ce monde qui bombarde nos vies de slogans ordinaires, un amour fou, fou d’amour. Alors pour une personne traquée par la folie depuis son enfance, l’amour est synonyme de piège. Sa vie a pris des allures d’animal traqué. Pour dominer ses peurs, pour chasser ses angoisses, elle se réfugie dans ses entrailles où elle devient son ombre, une zombie sociale hantée par une peur ultime, la folie, l’enfermement ».

La femme à part, Vivian Gornick (par Sylvie Ferrando)

Ecrit par Sylvie Ferrando , le Jeudi, 06 Septembre 2018. , dans Rivages, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman, La rentrée littéraire

La femme à part, septembre 2018, trad. anglais (USA) Laetitia Devaux, 160 pages, 17,80 € . Ecrivain(s): Vivian Gornick

 

Gens de New York, tel aurait pu être le titre de ce nouvel ouvrage de Vivian Gornick, sur le modèle des Gente di Roma/Gens de Rome d’Ettore Scola (film sorti en 2003). A l’image du documentaire italien, proche de la comédie, Vivian Gornick nous fait partager ses réflexions, ses rencontres et ses errances dans les rues de New York, à Manhattan, l’île rêvée, puis habitée, et dans le Bronx, quartier où l’auteure a grandi, ainsi que son fidèle ami Leonard, intellectuel gay.

« Lorsqu’il est seul, l’homme est sincère, écrivait Ralph Waldo Emerson. Mais dès qu’il y a une seconde personne, c’est le début de l’hypocrisie […]. Ainsi, par nature, un ami constitue un paradoxe ». Il y a deux sortes d’amitié, selon Gornick, et d’après son expérience : celle où l’on se remonte mutuellement le moral et où les occasions de se voir sont provoquées, et celle où il faut avoir le moral pour voir l’autre et où on cherche des moments de libres dans son agenda. La place de l’amitié dans l’une ou l’autre de ces catégories dépend de la place du curseur entre « l’emprisonnement de la mélancolie » et « la promesse de l’espoir ». D’un point de vue plus optimiste et plus actif, l’amitié, c’est être « deux voyageurs » qui arpentent les contrées de leur vie et qui se rejoignent « de temps à autre à ses confins pour un rapport sur l’état de la frontière ».