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Inculte

 

Nées en septembre 2004 autour de la revue inculte et son collectif d’écrivains, traducteurs et essayistes, les éditions inculte ont construit en neuf ans un catalogue original et singulier.

 


Easy Money, David Simon

Ecrit par Yan Lespoux , le Mardi, 05 Juillet 2016. , dans Inculte, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres, USA, Roman

Easy Money, juin 2016, trad. anglais (USA) Jérôme Schmidt, 123 pages, 17,90 € . Ecrivain(s): David Simon Edition: Inculte

 

En 1985, Melvin Williams, qui domine depuis les années 1970 le trafic d’héroïne à Baltimore, est condamné à trente-quatre ans de prison. Arrêté l’année précédente, Williams a fini par tomber après une longue enquête de police menée entre autres par Ed Burns qui a mis au jour le système complexe qui présidait à ce trafic grâce à une observation attentive du réseau de Williams et à des mises sur écoute. Jeune journaliste pour la Baltimore Sun, David Simon écrit entre 1984 et 1987 toute une série d’articles sur Williams, qu’il interviewe des dizaines de fois.

C’est donc face à la genèse de la série The Wire que l’on se retrouve dans Easy Money. Noms et surnoms familiers des adeptes de la série, de Barksdale à Proposition Joe en passant par Bodie, émergent de l’enquête de Simon. On reconnaît derrière Lamont Farmer, le Stringer Bell de The Wire, on reconnaît les bippers, la façon dont la police perce le code, les montages financiers et la corruption qui l’accompagne.

Un trou dans le ciel, Philippe Aronson

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Lundi, 09 Mai 2016. , dans Inculte, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, La Une Livres, Roman

Un trou dans le ciel, mars 2016, 196 pages, 15,90 € . Ecrivain(s): Philippe Aronson Edition: Inculte

« C’est une catastrophe d’être noir ». Mais « C’est [aussi] une catastrophe d’être humain ». Toute l’ascension de Ti Arthur, alias Jack Johnson, consistera à s’extraire de ce destin catastrophique par une lutte sans répit. Premier champion du monde noir catégorie poids lourds, il passera sa vie, relatée par Philippe Aronson, à lutter contre la pesanteur des déterminismes sociaux et surtout racistes qui régissent l’existence d’un pauvre noir du sud dans les Etats-Unis du début du vingtième siècle. Cette soif de revanche contre l’ordre du monde s’exprime dans tout le roman par une violence portée par des ruptures, des phrases coupantes comme un revers, des récits entrecoupés d’images brûlantes et de déconvenues : c’est l’histoire d’un picaro que donne à lire ce bref premier roman de Philippe Aronson, relatant les misères et splendeurs d’un héros au crépuscule de sa vie, bien peu dupe de sa propre grandeur.

Contraint de s’exhiber dans des foires pour gagner sa vie après avoir été champion du monde pendant plusieurs années, et surtout après avoir vaincu des Blancs qui avaient refusé de s’abaisser à lutter contre un Noir pendant des années, l’homme regarde son corps qui engraisse, toujours doté de « l’affreux phacochère » qui a causé tant de dégâts dans une vie amoureuse aussi mouvementée que dissolue. Il raconte ses combats, ses décillements successifs en entrant dans l’arène du monde :

Une île, une forteresse, Hélène Gaudy

Ecrit par Benoît Artige , le Lundi, 25 Avril 2016. , dans Inculte, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits, Histoire

Une île, une forteresse, janvier 2016, 300 pages, 17,90 € . Ecrivain(s): Hélène Gaudy Edition: Inculte

Il y a des « lieux que leurs noms précèdent, dont l’ombre occulte la réalité géographique, humaine ». Terezín est de ceux-là : sous le IIIème Reich, cette ancienne forteresse militaire située à une cinquantaine de kilomètres de Prague a servi de camp d’internement et de transit pour des milliers de Juifs d’Europe de l’Est. Dans une opération de propagande inédite, les nazis en ont fait un « ghetto modèle » pour rassurer l’opinion internationale sur les conditions de détention des prisonniers bientôt déportés vers les chambres à gaz. Désormais lieu de mémoire et toujours lieu de vie, la ville semble entretenir un rapport ambigu avec le leurre et la dissimulation : offrant une image faussée, lacunaire à ceux qui essayent de la comprendre, elle semble se faire passer « pour ce qu’elle n’est pas ».

C’est sur ce rapport complexe de Terezín à la vérité et à la mémoire qu’Hélène Gaudy dans Une île, une forteresse a choisi d’enquêter en séjournant à plusieurs reprises dans la ville et en allant à la rencontre de ses habitants. Sur place, elle doit composer avec la barrière de la langue, mais aussi avec les apparences trompeuses, les silences et les non-dits : être à Terezín « c’est se faire balader par ceux qui y vivent, subir des détours et des contradictions ». Alors, pour compléter ses recherches, elle compulse les archives d’époque et les travaux d’historiens, interroge les derniers survivants. Mais les fragments qu’elle rassemble n’arrivent pas à constituer de Terezín une image complète.

Jérusalem terrestre, Emmanuel Ruben

Ecrit par Benoît Artige , le Lundi, 04 Janvier 2016. , dans Inculte, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Récits, Voyages

Jérusalem terrestre, octobre 2015, 170 pages, 16,90 € . Ecrivain(s): Emmanuel Ruben Edition: Inculte

 

De son séjour à Jérusalem, Emmanuel Ruben n’est pas revenu avec le roman qu’il projetait initialement d’y écrire, mais avec ce qu’il appelle joliment « un carnet de déroute ». Car c’est en « géographe défroqué » qu’il a appréhendé cette terre hérissée de murs et de bordures et, si le conflit n’était perceptible dans chaque détail même le plus banal de son périple, on l’imaginerait volontiers tel un Julien Gracq marchant dans les rues de Nantes ou gravissant les collines de Rome.

A une soldate israélienne qui l’interroge lors d’un contrôle à un checkpoint sur les raisons de son voyage, il a bien du mal à répondre : certainement pas une virée touristique, encore moins une quête spirituelle. Plutôt une expérience qui s’apparenterait à celle d’un Candide en Terre sainte, ainsi qu’a tenté de le faire en 2008 Régis Debray (d’ailleurs remercié à la fin de l’ouvrage) dans un livre portant ce titre. Mais, si à l’instar de son aîné, Emmanuel Ruben essaye de comprendre, in situ, une situation géopolitique complexe et inextricable, c’est avant tout quand il se fait marcheur qu’il donne à son récit toute sa richesse.

À fendre le cœur le plus dur, Jérôme Ferrari & Oliver Rohe

Ecrit par Benoît Artige , le Lundi, 30 Novembre 2015. , dans Inculte, Les Livres, Critiques, Essais, La Une Livres, Arts, Histoire

À fendre le cœur le plus dur, octobre 2015, 88 pages, 13,90 € . Ecrivain(s): Jérôme Ferrari & Oliver Rohe Edition: Inculte

 

 

Comment représenter la guerre et la violence qui en résulte ? Pour tenter de répondre à cette question, Jérôme Ferrari et Oliver Rohe ont choisi de prendre comme point de départ les photographies prises par Gaston Chérau, écrivain et reporter, lors du conflit qui a opposé de 1911 à 1912 sur le territoire libyen les Italiens à l’Empire ottoman. Parmi les centaines de clichés, l’exotique et le banal (paysages d’oasis, militaires au repos, vie quotidienne des populations locales) côtoient l’effroi et le macabre : la mise en scène glaçante de pendaisons en place publique. En permettant à des journalistes de couvrir les évènements, le but des colonisateurs est très clair : faire passer les Libyens pour des barbares sanguinaires mus par une violence pure. Ainsi, par son reportage, Gaston Chérau, consciemment ou non, légitime le projet colonial et participe à la fiction que l’armée italienne souhaite imposer dans l’esprit de l’opinion : celle d’un Etat qui, de son plein droit, opère « une chasse aux assassins, aux criminels et aux vagabonds, sur un territoire qui lui [revient] depuis toujours ».