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Un pedigree, Patrick Modiano (par Frank Aïdan)

Ecrit par Frank Aïdan le 19.08.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Roman

Un pedigree de Patrick Modiano - 2005

Un pedigree, Patrick Modiano (par Frank Aïdan)

Quand Modiano marchait sur les brisées de Simenon


Pour Gilles mon petit frère perdu le 12 mai 2024

Lorsqu’il publia Un pedigree en 2005, Patrick Modiano allait avoir soixante ans et était éloigné d’un peu moins de dix années de son prix Nobel de littérature qui lui serait décerné en 2014. L’on vit alors la référence à Pedigree publié en 1948 par Georges Simenon alors qu’il était âgé de quarante-cinq ans, et écrit après qu’on lui eut diagnostiqué en 1941 une très courte espérance de vie causée par des problèmes cardiaques (1). Mais l’on vit moins ou pas du tout que là où l’écrivain belge avait ôté tout article de son titre (Pedigree tout court un peu comme s’il ne pouvait s’agir que du sien), Modiano, lui, avait opté pour l’indétermination, l’indéfini de l’article « un » comme pour renvoyer au caractère commun de sa filiation. Il allait d’ailleurs encore plus loin que son titre à travers l’aveu suivant : « Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini » (p. 13)(2).

Bien parler de soi pour un écrivain revient très simplement à dire qui l’on est, à commencer par ses propres origines supposant un retour-amont, une remontée du fleuve, une tentative d’identification de l’auteur par lui-même. D’où au bout de trente-sept années de littérature, cet opus de Modiano qui paraissait ressembler aux autres mais qui s’en distinguait très nettement. Même couverture dans La Blanche, même brièveté, même concision mais cette fois-ci, il n’était plus du tout question de roman. C’est sans filtre ni voile que Modiano annonçait, non pas son autobiographie (trop éloigné de lui), non plus une transposition de certaines périodes de sa vie (trop proche de lui), mais un essai de description des vingt-et-une premières années de son existence. Pourquoi cette tranche-là de sa vie à presque soixante ans ? Toujours fasciné par l’état civil en prise directe avec l’Identité, Modiano choisissait alors comme repère celui de ses vingt-et-un ans, âge auquel en vertu de la loi antérieure à celle du 5 juillet 1974, l’on devenait majeur. Âge auquel aussi, Modiano a définitivement rompu avec son père qui le mit alors face à ce choix de tout juste majeur : suivre strictement ses conseils et recevoir son aide financière, ou alors, n’en faire qu’à sa tête mais s’assumer pleinement (cf. la terrible lettre in extenso reproduite du père Albert Rodolphe Modiano et notamment le comminatoire : « Je puis t’affirmer, avec une certitude absolue, quel que soit ton choix, que la vie t’apprendra une fois de plus combien ton père avait raison » (p. 117-118), mais aussi, la fière, cinglante et ensuite regrettée réponse du fils (p. 118-119)).

Outre la rupture avec le père, cette période est aussi marquée par l’écriture imminente du premier roman que sera La place de l’Étoile (1968) et surtout ce choix décisif de la littérature qui donnera à Modiano une existence, une consistance, une reconnaissance qui ne finirait pas d’aller crescendo jusqu’à Stockholm et au-delà, bref un pedigree qui n’est pas du tout celui entendu par le titre référé à la stricte filiation de l’auteur. L’on voit d’ailleurs in fine de ces cent vingt-deux pages que dans sa jeunesse, Modiano existait si peu à ses propres yeux (identité introuvable, indéfinissable et au mieux floue) qu’il s’en fallut de très peu pour que sa vie ne fût… rien : « Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps » - ce sont les derniers mots du livre (donc, p. 122). Si cela est fort clair autant que formulé avec élégance, ce qui l’est beaucoup moins et de manière si typiquement modianesque (l’adjectif entrera forcément dans le dictionnaire), est bien le portrait donné de chacun des parents de l’auteur. Plus il les décrit avec force notations et anecdotes et moins ils apparaissent à nos yeux. Mieux encore, lui-même semble se demander pourquoi, non seulement, ils ne lui ont jamais donné d’amour, ou encore quelque affection, s’ingéniant plutôt à l’éloigner dans les internats parfois les plus lointains (l’œuvre du père) ou à ne se rapprocher de lui que de manière intéressée (la mère pour lui intimer de demander de l’argent au père ( !) ou encore, pour lui en prendre à lui), mais même, pourquoi ils ont eu cette idée saugrenue de le concevoir. La réponse est bien sûr non seulement introuvable mais également impossible à reconstituer. Elle participe de données biographiques et de sentiments propres à chacun des membres de la parentèle nucléaire de l’auteur. Et ces raisons introuvables déterminent ainsi, non seulement la structure du livre, une chronologie donnant l’illusion du sens et de causalités nettes, mais aussi, au fur et à mesure que s’amoncellent les données en tout genre, sa force qui tient en un chiffre ou une clé, parfaitement illusoires. Ainsi jamais livre de Modiano n’aura comporté autant de noms propres (personnes, lieux), de micro-événements et de repères historiques conduisant comme tout droit à une construction lacunaire. C’est d’ailleurs par l’accumulation menant à la perte de repères précis que tout ensemble, ici, Modiano perd et enchante son lecteur, le perd pour mieux l’enchanter. Là où dans d’autres opus, il amenait le vacillement par la défaillance ou l’incertitude de la mémoire, dans Un pedigree, il s’agit par l’empilement même des faits et des noms de créer le trouble et, pour tout dire, le vertige. D’où un style certes, ici comme ailleurs, toujours aussi épuré et ramassé mais également et ce fut alors une nouveauté stylistique dans l’œuvre, parfois presque télégraphique avec même certaines phrases orphelines d’un verbe. Un peu comme l’expression d’une volonté de simplement inscrire sans recherche particulière d’un sens, à la manière d’une pierre tombale qui, métonymiquement, dit l’essentiel d’une vie (un nom, un prénom, deux dates, parfois trois mots et / ou un symbole religieux).

Et dans ce livre à l’apparence et à l’allure modestes, Modiano glisse comme deux images dans le tapis, un fait et une observation décisifs. Le fait, c’est l’existence et la mort prématurée de son frère Rudy. L’on devine trop bien ce que ce frère a pu représenter pour Modiano, une ouverture, une complicité à deux, un bloc uni contre les parents malfaisants. « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concernera en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. Il ne s’agit que d’une simple pellicule de faits et gestes. Je n’ai rien à confesser ni à élucider et je n’éprouve aucun goût pour l’introspection et les examens de conscience » (p. 44-45).

Quant à l’observation : un peu plus loin, dans la dernière partie du livre, Modiano évoque sa relation amicale avec Raymond Queneau. Il se souvient de son rire et en fait même l’une de ces brèves phrases sans verbe qui parsèment l’ouvrage (« Le rire de Queneau »). Et il qualifie : « Moitié geyser, moitié crécelle » avant de poursuivre : « Mais je ne suis pas doué pour les métaphores. C’était tout simplement le rire de Queneau » (p. 109). Voilà la force de ce style unique et captivant, défini en creux par l’auteur lui-même : pas de métaphores, mais juste des phrases brèves et frappantes qui, par cercles concentriques successifs et doux (3), nous donnent à croire fermement que le passé reviendra alors qu’il n’est que parmi nous.

Frank Aïdan



1 Sur la genèse de Pedigree voir la notice très complète de Jacques Dubois et Benoît Denis dans Pedigree et autres romans, volume 553 de la collection de La Pléiade, Éditions Gallimard, 2009, p. 1551-1588.

2 Je cite ici l’édition princeps parue début 2005.

3 L’on songe au conseil donné en 1923 par Colette, alors directrice littéraire du journal Le Matin, à Simenon : « « Mon p’tit Sim, ce n’est pas ça. C’est presque ça, mais ce n’est pas ça. Vous êtes trop littéraire. Pas de littérature ! Supprimez toute la littérature et ça ira. » / De retour chez lui, méditant le surprenant conseil de la romancière de Claudine, il s’emploie à le mettre en pratique. En vain. / « Encore trop littéraire… Pas de littérature ! » lui répète Colette. / La deuxième tentative sera la bonne. (…) ». Simenon, biographie par Pierre Assouline, Julliard, 1992, p. 107.


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