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Joelle Losfeld

Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon (par Anne Morin)

Ecrit par Anne Morin , le Mardi, 17 Septembre 2019. , dans Joelle Losfeld, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire

Attendre un fantôme, août 2019, 129 pages, 15 € . Ecrivain(s): Stéphanie Kalfon Edition: Joelle Losfeld

 

Kate, la meurtrie, est le seul personnage qui, d’un bout à l’autre du roman, n’apparaît pas. Ne se laisse pas approcher. Elle reste, sidérée, dans la cuisine jaune où sa mère lui apprend la nouvelle : la mort du garçon qu’elle aime, dans un attentat en Israël.

Sa mère, son beau-père, son père, sa sœur, les parents du garçon la traversent, passent en elle, à travers ce papier buvard qu’elle est devenue, comme une frise de petits personnages tous semblables qui, une fois dépliée, forme une guirlande, un découpage pour jeux d’enfants, suivant les pointillés.

Il est révélateur que Kate n’ait voix au chapitre qu’à la toute fin du roman. Un an passe, puis deux sans que quelque chose en elle ne se manifeste, elle vit en parallèle, la nouvelle l’a figée. Elle sait qu’elle attend pour rien, pas encore qu’elle n’attend rien.

L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 29 Mai 2019. , dans Joelle Losfeld, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Roman

L’été où tout a fondu (The Summer that Melted Everything), traduit de l'américain par Christophe Mercier mai 2019, 416 pages, 23 € . Ecrivain(s): Tiffany McDaniel Edition: Joelle Losfeld

 

« Hell is empty and all the devils are here »

The Tempest (La Tempête), William Shakespeare, Acte I Scène 2

 

La citation en exergue du grand Will pourrait à elle seule rendre compte de ce superbe roman. Le Diable se promène dans la Grand’Rue de Breathed (Sud de l’Ohio, au pied des Appalaches) sous les traits d’un jeune garçon noir de 13 ans au cours d’un été 84 caniculaire. Il répond à l’invitation par voie de presse du juge Bliss qui veut en découdre enfin avec lui devant un tribunal. Fielding Bliss, jeune fils du juge, se lie d’amitié avec ce doux « Satan » aux yeux verts, au point de l’accueillir au sein de sa famille, comme un deuxième frère. De cette trame narrative, Tiffany McDaniel fait un espace d’exploration du mal dans le village, transformant Breathed en métonymie d’Amérique.

Autour de moi, Manuel Candré (par Jean-François Mézil)

Ecrit par Jean-François Mézil , le Vendredi, 17 Mai 2019. , dans Joelle Losfeld, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Autour de moi, 104 pages, 11,90 € . Ecrivain(s): Manuel Candré Edition: Joelle Losfeld

 

Après avoir lu et aimé Des voix de Manuel Candré, j’ai été intéressé à découvrir ce qu’il avait écrit avant. Ce sont deux courts romans dont le premier, Autour de moi, débute ainsi :

« 04.07.07 – Je me tiens les deux pieds joints en bas de la maison… ».

Immédiatement, on s’interroge : De quoi est fait ce livre ? De notes prises au jour le jour ? De souvenirs égrenés après coup ? Journal ou travail de mémoire ? Nous entrons dans ce texte en intrus, en voyeur.

Des phrases sèches viennent à nous et nous assènent leurs coups de trique : « La gueule rougie par l’alcool à venir. Le surgissement annoncé de la violence. Tout est bien pour l’instant ».

Les souvenirs déboulent un à un. Sans chronologie véritable (normal, le cerveau se moque du temps et ouvre ses tiroirs dans l’ordre qui lui plaît) : « Ma mère s’est finalement décidée à quitter mon père. Là, elle coupe les carottes en morceaux et les enfile dans le robot ».

Mado, Marc Villemain (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 13 Février 2019. , dans Joelle Losfeld, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Roman

Mado, février 2019, 160 p. 15 € . Ecrivain(s): Marc Villemain Edition: Joelle Losfeld

 

Marc Villemain, dans ce roman virtuose, réussit un double défi. Ecrire un beau roman d’amour – ce qui de nos jours relève de la rareté extrême – et parler non des filles de quinze ans mais comme une fille de quinze ans, avec une justesse, une délicatesse, une pertinence saisissantes. La jeune narratrice, auteure du journal intime qui constitue la matière de ce livre (et qui intervient aussi parfois, quinze ans plus tard devenue adulte) nous raconte une amour exceptionnelle – le féminin d’amour, normalement réservé au pluriel, s’impose ici au singulier.

On ne découvre le prénom de la narratrice, Virginie, qu’à la page 53. Rien d’étonnant à cela, la jeune Virginie, dès les premières pages, est éblouie, dominée, fascinée, reléguée au second plan par l’époustouflante Mado dont elle tombe éperdument amoureuse. Mado, pas une fille, un rêve : belle, sûre d’elle déjà malgré son jeune âge, sensuelle, intelligente, fascinante. Elle efface tous les personnages du roman par son rayonnement quasi divin.

Le Cherokee, Richard Morgiève (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 29 Janvier 2019. , dans Joelle Losfeld, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres, Roman

Le Cherokee, janvier 2019, 480 pages, 24 € . Ecrivain(s): Richard Morgiève Edition: Joelle Losfeld

 

Le Cherokee de Richard Morgiève porte superbement son titre, celui d’un des classiques de Jazz les plus célèbres, joués par Charlie Parker, Count Basie, Lee Konitz ou Wynton Marsalis. Un rythme staccato, très élevé, mais une sonorité retenue. Morgiève écrit sur ce tempo, sur ce son. Obsédant et possédé, comme l’est le Shérif Nick Corey, assailli par ses fantômes et ses blessures incurables. Car c’est bien le personnage qui occupe la place centrale du roman, détrônant la sacro-sainte enquête traditionnelle du roman noir. Morgiève se moque des codes du genre, une abracadabrante histoire d’avion sans pilote et d’invasion de Martiens vient pasticher avec ferveur les storytellers purs et durs. On peut en dire autant de l’éternel Serial Killer, le Dindon, dont on peut se demander s’il n’est pas celui de la farce.

Non, ce roman est une expédition spéléologique dans les profondeurs d’un homme, Nick Corey, dont les recoins de l’âme sont un paysage halluciné, peuplé de fantômes – ceux de son père et sa mère adoptifs adorés et sauvagement assassinés quand il était encore enfant – d’horreurs sanglantes, d’échecs amoureux, de pertes inlassables. L’âme d’un homme jeté dans la solitude et le désespoir d’une humanité haineuse et violente. Désespoir des humains, désespoir de soi, Corey ne se supporte pas lui-même, ne s’épargne pas la responsabilité de la déchéance du monde.