Revue Apulée, n°11, Utopies en résistance, direction Hubert Haddad (par Didier Ayres)
Revue Apulée, n°11, Utopies en résistance, direction Hubert Haddad, éd. Zulma, 215 p., 2026, 20€
Le projet de la nouvelle formule de la revue Apulée, que dirige Hubert Haddad, revient à explorer, en étoile, le thème de l’utopie, lequel est adossé au thème de la dystopie. Et c’est d’abord et avant tout une plongée littéraire, autant dans le langage que dans la manifestation politique, que dans la poésie et le militantisme. L’utopie ici s’ouvre sur le vivant, s’ouvre sur le rêve ou le cauchemar, sur des prospectives idéalistes ou concrètes, politiques ou intimes. C’est donc une observation des liens entre la pensée et son côté performatif, le langage et ses possibilités. Donc une lumière autant sur Thomas More que sur Aldous Huxley.
Apulée crée un espace langagier d’accueil et de perspectives. Et cela grâce aux focales (dont la liste ici n’est pas exhaustive car il y a beaucoup de chemins dans cet accueil), par exemple sur Nancy Cunard, Etgar Keret, George Orwell, le jardin Ficţinouă, sur l’Algérie ou la Nouvelle-Zélande, Leopoldo María Panero, le monde polaire. Nous avançons dans un monde peuplé de fantasmes et de beauté, de choses possibles et impossibles, dans la joie ou la peur.
Utopies politiques (celles du sous-commandant Marcos, notamment), utopies ethniques (celles de la fracture Noir/Blanc aux USA), utopies sociales, utopies géographiques, utopies historiques anciennes (Thomas More), actions concrètes dans notre univers d’aujourd’hui, utopies géographiques (les Pôles, l’Algérie), utopies temporelles (où l’on ne cesse de glisser du passé au présent et au futur), utopies de la langue, utopies de l’art, ressortent nettement et en détail du propos conclusif de Hubert Haddad, qui va jusqu’à considérer la danse comme une utopie (en suivant Pina Bausch).
Et puisque je parlais de vie tout à l’heure, l’on pourrait dire que l’utopie généralement est un vivre à rebours, un vivre ailleurs, un vivre dans une autre société, un vivre de l’égalitarisme, un vivre grâce à l’Histoire, un vivre dialectique entre passé/présent/avenir, un vivre contre, un vivre dénonçant les dystopies actuelles ou passées. Apulée est ce kaléidoscope qui traduit un attachement à quelque chose de meilleur en nous, la meilleure part de l’être humain.
L’on peut donc réfléchir en compagnie des auteurs de la revue sur ce qu’est l’humain, sur sa relation à lui-même, à son passé, à son degré de justice ou d’injustice, au monde actuel ou aux grands livres abordant le sujet des utopies/dystopies. Peut-être d’ailleurs ces réflexions sont-elles des échappatoires, des lieux de rêve, des îlots, un archipel d’idées, ou encore une thébaïde, un refuge, un for intérieur où le bien et le mal se côtoient ?
Mais puisqu’il faut conclure, je prends un peu arbitrairement une citation d’un entretien avec Etgar Keret, qui souligne bien cette ambivalence de la bonne société et de la mauvaise.
Je cite :
Actuellement, le monde est en déclin. Nous dévalons les escaliers. Souvent, quand on touche le fond, quelque chose de nouveau émerge. Mais en ce moment, la seule chose que je vois, c’est une descente. Et quand je la regarde, je sens que le monde constitué par des pays appartient au passé. La fonction d’une nation ne nous sert plus. Dans le passé, les Français détestaient les Anglais, et les Anglais détestaient les Allemands. Aujourd’hui, les Français détestent leur voisin français, et les Anglais détestent leur voisin anglais.
Il reste plusieurs pistes de définition de l’utopie (peut-être faudrait-il parler aussi des poétesses sud-américaines qui sont oubliées, des deux textes littéraires de Georges-Olivier Châteaureynaud ou de celui de Jean-Marie Blas de Roblès…). Je laisse chaque lectrice, chaque lecteur construire son chemin.
Didier Ayres
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