Vita Nova, Louise Glück (par Didier Ayres)
Vita Nova, Louise Glück, trad. Marie Olivier, éd. bilingue Gallimard, 124 p., 2026, 18€
Pour introduire notre réflexion brièvement, je reprendrai le titre du célèbre livre de Simone Weil : La Pesanteur et la grâce. Car ici, dans le Vita Nova de Louise Glück, c’est bel et bien la question : la pesanteur, comme profondeur d’une langue, et la grâce, comme légèreté d’un propos ironique non voilé. Oui, un balancement sans cesse entre la profondeur de l’expression, l’éclat (comme en peinture ce qui distingue un petit tableau d’un chef-d’œuvre), et les thèmes. Tout est grand ici. À la fois les images, la construction du poème, la fulgurance de certaines strophes, l’écume qui porte la langue (comme une embarcation sillonne des embruns), l’appel aux grands mythes et livres fondateurs, et cette marque très nette du sarcasme, presque d’une gaité.
J’ai dit : « pesanteur » et « grâce ». Mais il serait plus juste de parler de mouvement rotatoire, de balancement, de dodelinement, d’ondulation. Cette poésie est instable, elle balance dans l’ironie, dans le rêve, entre la réalité contingente qui entoure la poétesse qui pourrait se rapprocher en cela de l’école « confessionnaliste », et des formes originales, ou des signes venant de la culture classique, mordues par de constantes antiphrases. L’écrivaine vaque dans son langage avec agilité.
Tu m’as sauvée, tu devrais te souvenir de moi.
Le printemps de l’année ; de jeunes hommes achetant des billets pour le ferry.
Des rires, parce que l’air regorge de fleurs de pommier.
ou
Je me souviens
que nous étions ensemble.
Et petit à petit je compris
que même si aucun de nous ne bougeait
nous n’étions plus ensemble mais profondément distincts.
Le poème est donc un don, une offrande à ceux que l’on aime, une offrande à l’amour et à la littérature.
Et puis il lui vint à l’esprit
d’étudier ces réponses
dans lesquelles, finalement, il reconnut
une toute nouvelle espèce de pensée,
plus mondaine, plus ambitieuse
et politique, dans ce qui serait désormais
des termes humains.
Le poème rend possible la création du monde, juste par ce qu’il dit et par qu’il se dit. C’est pour cela que les références aux mythes (récits de commencement et de fin), aux récits génétiques, sont une démarche du poème, commune et constitutive de notre civilisation. C’est en cela que la poésie de Louise Glück est si grande. Et surtout si l’on cherche une certaine américanité - peut-être dans un optimisme whitmanien ? -, les poèmes restent introspectifs, plongent dans le passé, dans ce qui a été et qui concerne le lecteur (américain ou non), réflexion sur ce qui agit en profondeur dans la langue du poème lui-même de manière universelle.
Un passage
empli de regret, de désir,
auquel, dans le monde, il ne nous reste
qu’un faible accès, la trace d’un souvenir.
La valeur onirique des textes permet malgré tout de lire le poème comme une réalité physique, réalité légèrement touchée par un soupçon, par une inquiétude, par un doute. Plus réalité que rêve ou rêve que réalité (on ne tranche pas), le monde de Louise Glück, tangue, trébuche, essaie de se tenir debout devant l’écrasante notion de l’amour ou de la mort, notion du temps. Nonobstant, le mystère demeure, et même une ironie parfois mordante ne donne pas toute l’explication, mais interroge davantage, nous permet de soupçonner une grandeur incluse dans l’expression des textes, qui accueillent quelque chose de plus large qu’eux.
Il faut aussi dire un mot du livre que publie la traductrice Marie Olivier, Le Chant suspendu, aux éditions Gallimard dans la collection Arcades, car cet ouvrage ouvre grand les portes de la compréhension de l’œuvre de Louise Glück. J’y ai cherché quelques confirmations de ma propre lecture, mais en faisant en sorte de rester émerveillé primitivement par la poésie de celle qui fut Prix Nobel en 2020. Donc, je conseille de se reporter à l’ouvrage de Marie Olivier qui, depuis les bornes de la poésie de Louise Glück, cherche également à tenir un discours sur la poésie, en mêlant lecture des poèmes et lecture de l’étude (cette dernière en disant beaucoup plus que moi sur le sujet).
Didier Ayres
- Vu: 224

