Verlaine Œuvres complètes en La Pléiade (Par Gilles Cervera)
Verlaine Œuvres complètes Deux volumes La Pléiade Tome I, 1664 pp, tome 2 1680 pp 138€ jusqu’au 1/04/26 ; prix définitif 148 €
Tout Paul et tout Verlaine
Tendez l’oreille ! Écoutez-les au paradis des fleurs ou aux enfers des astres, Tristan, Stéphane ou Villiers de L’Isle Adam, à moins que Marcelline Desbordes-Valmore ! Les voilà moins maudits tandis que Gallimard via Monsieur Paul les republie !! Les quatre bien peinards entre eux, l’autre faisan faisant bande à part, évidemment, ils causent et rient, ils se tapent sur le ventre et des limbes ils charrient le pauvre Lélian ! Le cher Lélian, le bon Lélian que voilà en secondes noces dans la Pléiade !
Oui les amis, oui les maudits, oui les zutiques et les vilains bonshommes, oui les petits et les grands romantiques, oui les Parnassiens à toutou, les ludions ludiques, qu’on se le dise et que l’onde en colporte des vers et des phrases, ils et elles y sont tous et toutes, via l’ambassade de Verlaine à Paris, Londres, Bruxelles et le monde ! Le voilà lui, exhaustivement, réhistoricisé, recontextualisé avec appareil critique précis et préface d’Olivier Bivort, enfin, Paul Verlaine, les œuvres complètes.
Deux tomes à sortir ces temps-ci qui émeuvent et meuvent l’âme et pas qu’elle.
Cette seconde publication pourrait énerver Arthur. De là-haut ou d’outre-bas, le Rimbaud l’a quasi jalouse, ce double ouvrage de Verlaine où tout de lui, et pas que les vers qui ont tout changé, pas que son rythme déboussolé et déboussolant, pas que les chansons habituelles et qui ont tant plu depuis la primaire jusqu’aux chanteurs de goût, si loin et si proche de Rimbaud, l’immense et pure prose de Verlaine, ses Confessions bien-sûr mais ses récits et autres critiques littéraires ! Il ne manquerait plus que seul Baudelaire s’en targuât.
Bien des années auparavant, j’avais accompagné, moi tout jeune et tout obscur, le cercueil de Baudelaire, depuis la maison de santé jusqu’à la nécropole, en passant par la toute petite église où fut dit un tout petit service d’après-midi. On remarqua beaucoup l’absence de Théophile Gautier, que le Maître avait tant aimé, et de Monsieur Lecomte de Lisle qui faisait profession d’être son ami, en dépit des relations, un peu ironiques de la part de Baudelaire, qui avaient existé entre le défunt et le barde créole.
In Tribune Libre, publiée dans La Plume le 11 novembre 1890, dans une lettre à Deschamps, bourrée de style, et de bel et sarcastique humour. Le tout-Paris de Verlaine est loin des tout à l’ego, c’est la capitale du monde des rimes courtes, des rythmes secs et des proses claires.
La belle parentèle des poètes sur terre comme au ciel !
Verlaine a beaucoup écrit dans les journaux, il faut bien vivre et le pauvre ivrogne, le clochard céleste avait besoin pour boire encore de mettre un peu dans ses poches et d’inonder en encres sombres et claires les Seines au bas de chez lui.
Alors il lisait tout, il disait de ce qu’il voyait, de ce qu’il lisait, de ce qu’il écoutait ou entendait quand si peu voient ou entendent. La Pléiade verlainise enfin l’œuvre.
Tantôt impressive tantôt expressive, écrit Olivier Bivort dans l’introduction, sa poésie parcourt toute l’échelle des tonalités…/ en équilibre entre le possible et l’admissible, sans concession aux modes, aux usages et à l’esprit du temps.
Le scandale verlainien pourrait bien encore avoir lieu dans nos temps corsetés, nos retours retors en arrière toute et nos rengaines à rebours. Verlaine est à lire, « le bonhomme, le monsieur, est toujours le même au fond ».
Retrouvons le Saturnien, bien entendu, les fêtes galantes, Jadis et Naguère ou Parallèlement. Retrouvons tout !
Tout est là. Remis à jour, reprenant l’air des pages en papier bible, les verlainiens les savent par cœur.
Le nouveau est ailleurs !
Donc, ses critiques, mais aussi ses conférences ou ses tribunes.
Ses proses éparses titrent sur Les sots, Le Juge jugé au sujet de Barbey D’Aurevilly, ou arrêtons-nous-y encore, sur Baudelaire ! Texte publié dans l’Art en novembre décembre 1865.
Outre que Verlaine trouve en lui l’homme moderne, il pousse les feux et décale du charognard trop réduit à sa charogne le buveur buvant autrement : Maintenant, veut-on savoir comment notre poète comprend et exprime l’ivresse du vin, autre lieu commun, chanté sur tous les tons d’Anacréon à Chaulieu ? Toute autre est la façon dont Charles Baudelaire a célébré le vin… depuis le vin des amants jusqu’au vin de l’assassin en passant par le vin des chiffonniers et par l’âme du vin
« Un jour l’âme du vin chantait dans les bouteilles ! »
Baudelaire écrit encore Verlaine exige du poète le plus exclusif amour de son métier ! Diable, il sait de quoi il parle et dès lors que les amours dispersent et se diffractent, gare, l’inspiration augmente ! Tout bénéf, allez.
Il dit de son collègue et cela peut sembler contre-intuitif pour celui dont les passions passionnent, paradis artificiels ou débandades puissantes, qu’il incarne le sentiment d’un très grand calme, qui va souvent jusqu’au froid, quelquefois jusqu’au glacial. Verlaine découvre un Baudelaire à l’envers des lieux communs. Il le retourne en collègue et il sent au mieux. Cette parenthèse un peu plus loin en dit long : (Recette : la poésie ne consisterait-elle point par hasard tout entière à ne jamais être dupe et à parfois le paraître ?).
Tiens donc, parlant de Charles, Paul écrirait-il sur Verlaine ?
Fonçons vers ses Contributions aux hommes d’aujourd’hui dont le premier article est consacré à Leconte de Lisle, en second à François Coppée et en troisième, modeste efficace à lui-même ! Verlaine par Verlaine ! Tiens donc, et ceci qu’il ajoute, qui percute juste un peu-au-dessus une parenthèse sur laquelle on insista, ce propos sûrement ajusté : Depuis, l’auteur, blessé cruellement par la vie et aussi, il l’avoue franchement, victime et dupe d’une conduite inconsidérée fut amené à se convertir sincèrement et de tout point au catholicisme…
N’en croyons pas grand-chose ! Lisons ça depuis le ciel de Rimb ou les gangrènes de Marseille et prions pour le pauvre Gaspard !
Verlaine est nouvelliste. Maupassant passant presque en voisin !
Il avait séduit une fille, il y a quelques années, une simple villageoise dont il avait fait une fille à la mode, aigüe et rusée, d’ingénue ordinaire qu’elle était. Les textes sont vifs, souvent rythmés, la prose verlainienne garde la musicalité dans ce texte intitulé Extrêmes-Onctions, publié, dans Le Chat Noir le 14 juin 1890.
Reste le bonhomme !
Reste l’affreux mari ! L’amant du bateau ivre et son captain déboussolé !
Ses Confessions sont à mettre en face de ce qu’écrit, dont on a commenté il y a peu, la biographie de Madame Ex-Verlaine !
De sorte que mes entrevues avec Mathilde, je lui donnai déjà ce nom « carlovingien » et, depuis que je lui avais, en hésitant un peu, en tremblant presque, fait lire en les lui déposant entre les mains et en me retirant bien vite, bien vite, un madrigal dont l’in cauda venenum était
Que je vous aime ! que je t’aime !
Lire entre nous, en parallèle, Mathilde qui est fidèle à la scène. Timidité de poète, gros sabots, vers délicats, énoncé clair, c’est plus tard que ça se gâte ! Le poète est inhibé tant qu’il n’a pas un coup dans le nez ! Ou deux…
Donc, le lendemain d’un soir de la fin mai où j’avais…/.. assisté à une réunion publique dans l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement, je fus réveillé par la voix de ma femme qui rêvait très haut : « Les voilà ! Ô les sales mouches ! Y en a-t-il, y en a-t-il, mon Dieu, y en a-t-il ! Vite sauvons nous, Paul !
Ils ne se sauveront pas l’un et l’autre ni l’un de l’autre. Elle ne chassera pas le Rimbaud atroce et si beau aux yeux vairons, à coups de chasse mouches, non non ! Chacun selon son infortune, et les événements ! Par exemple, la Commune est à lire par l’une et par l’un en même temps, il ne s’agit pas du même moment !
Verlaine transgresse, blasphème, aime ! À lire dans ces Poèmes et vers épars, de 1890 :
Gagnera toujours mieux le suffrage des sages
Que quelque fille que ce soit, célèbre pour
Son cul d’ailleurs impropre à la fin de l’amour,
Bon tout au plus à de subalternes usages
Ou retrouvons My visit to London, Verlaine in english in the text ! The picture was signed Fantin-Latour ; the title, « Coin de table » : the persons, Léon Valade, Camille Pelletan, Ernest d’Hervilly, Jean Aicard, Arthur Rimbaud – and your humble servant.
Cette double Pléiade est un grand voyage à un, deux ou à plusieurs. Omnibus ou diligence, train à vapeur et fusée en fusion de toute façon !
Littérature pure. Poésie enchantée, en chansons, de lettres et d’articles.
Tout, donc.
Même le fameux séjour en prison puisque d’aucuns y peuvent réussir à écrire, c’est bien connu, ou se remémorer cette misère noire non sans halluciner le ciel par-dessus le toit.
Du fond du grabat
As-tu vu l’étoile
Que l’hiver dévoile ?
Comme ton cœur bat
Comme cette idée
Regret ou désir
Ravage à plaisir
Ta tête obsédée
Pauvre tête en feu
Pauvre cœur sans dieu
Dans la cellule d’à côté ce sont des hommes qui crient, qui pètent ou éructent, insultent ou menacent et non à côté du prince un garde du corps en douillette doudoune. Ici la brute est sordide et l’ange a mauvaise conscience.
Verlaine est le poète des culpabilités multiples, le monstre des mensonges retors et des songes d’or.
Parfums, couleurs, systèmes, lois !
Les mots ont peur comme des poules.
La Chair sanglote sur la croix
L’ancien fonctionnaire municipal a surtout lâché la proie pour l’ombre et l’ombre est un ciel sombre, un paradis d’enfer, une foi charbonneuse en double volume dans la Pléiade avec ses ajouts, ses annexes, ses « En marge de ».
En marge de Sagesse (1880) Supprimé dès la deuxième édition
Tournez, tournez, bons chevaux de bois
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois
Saoulez-vous cet hiver de Verlaine.
Saoulons-nous de beauté, énivrons-nous de sensations, bluesons-le, rappons-le, slamons-le, c’est que Paul est d’aujourd’hui hyper moderne !
Gilles Cervera
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