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Le Cimetière de Prague, Umberto Eco (Juillet 2011)

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc le 02.07.11 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Grasset

Le Cimetière de Prague, Editions Grasset. 580 p. 23 €

Le Cimetière de Prague, Umberto Eco (Juillet 2011)


Un faux roman historique ? Une fantaisie érudite, ancrée dans la réalité la plus concrète de la Belle Epoque, en France et dans toute l’Europe ? Un clin d’œil à notre mouvementé début de millénaire, vu à travers les contradictions de la fin du XIX-ème siècle, qui engendrèrent les nôtres ? Umberto Eco, il dottore, a le talent de convoquer dans la composition de son dernier roman, Le Cimetière de Prague  un peu de tout cela, dans un   infatigable élan intertextuel, visible non seulement au niveau du texte, mais aussi de la composition du livre, agrémenté d’un riche appareil iconographique.

À travers ce roman touffu, qui emprunte pas mal d’ingrédients aux romans populaires, le lecteur est invité à parcourir un XIXème siècle secret, où l’évolution historique semble être le fait de complots et conspirations ourdis par les services secrets de divers pays, par les franc-maçons, les jésuites ou les carbonari. Les trois voix narratives (délimitées, pour éviter toute confusion, par des caractères différents pour chacune) convergent pour donner l’illusion d’un parcours « en temps réel » de certains événements qui ont marqué ces années-là.

À part le narrateur omniscient, qui a le rôle de donner une vision objective du cours de l’histoire, il y a le journal d’un certain « capitaine » Simone Simonini, septuagénaire d’origine italienne qui remémore dans ces pages (rédigées entre 1897 et 1898) son passé trouble, « au service des services », en tant qu’informateur infiltré auprès des mouvements dissidents, ou bien comme falsificateur de documents, dont la plume réussit à créer divers testaments et lettres plus « vrais » que les authentiques. En alternance avec le journal de Simonini il y a celui d’un mystérieux Abbé Dalla Piccola, qui s’avère n’être en fait que son double, l’autre facette d’une identité schizoïde.

Si la voix auctoriale reconstitue donc certains épisodes de l’évolution européenne avec les arguments des historiographes,  il revient aux souvenirs de Simonini, placés dans de longs flash back, de raconter le mouvement des carbonari italiens, la Commune de Paris ou bien l’affaire Dreyfus, dans une vision qui, tout en se servant d’éléments anecdotiques, n’en est pas moins réelle, vérifiable même. L’atmosphère de l’époque est reconstitué avec le plus grand soin du détail  et le grand nombre de personnages réels (de la vie intellectuelle, artistique, politique du temps, surtout en France et en Italie) qui font leur apparition dans l’intrigue, ne serait-ce qu’accessoirement,  servent à encrer celle-ci encore plus profondément dans le réel.

Revisitant son passé, Simonini – qui est obsédé depuis sa jeunesse par un antisémitisme viscéral, tout comme par la haine des femmes, des jésuites et des franc-maçons - révèle la plus importante et en même temps la plus destructive  de ses inventions : le texte des Protocoles des Sages de Sion. Payé par les services secrets tsaristes, qui étaient à la recherche d’un bouc émissaire, vers lequel canaliser la révolte du peuple russe, Simonini compile divers pamphlets et écrits antisémites de l’époque et  fabrique ce texte, se faisant passer pour le témoin de la conspiration des grands rabbins dans le cimetière de Prague. Il vend en 1898 à l’agent Golovinski le « document » qui sera publié en 1905, dans l’ouvrage Le Grand dans le petit de Sergueï Nilus ;  traduit en de très nombreuses  langues, Le Protocole  servira  comme argument à tous ceux  qui partageront le délire de la « conspiration maçonnique hébraïque », y compris Hitler, qui le cite dans Mein Kampf.

D’ailleurs, à propos de la dialectique fiction/Histoire,  faux/authentique – un des principaux piliers de ce roman très controversé -, Umberto Eco attire l’attention dans un texte qui clôt le roman, Inutiles précisions érudites : le seul  personnage inventé est Simonini, car « tous les autres personnages […] ont fait et dit ce qu’ils font et disent dans le roman ». Par voie de conséquence, affirme-t-il, même si ce personnage est le résultat d’un collage (« on lui attribue des choses que réalisent en fait différentes personnes ») l’existence du faussaire Simonini pourrait passer pour vraie, puisque bâtie à partir de faits (et méfaits !) dont l’authenticité n’est plus à démontrer.

Conscient de la force manipulatrice du faux, dont il se sert à ses propres fins – et sans trop se soucier d’être lui-même manipulé – Simonini, le cynique, semble incarner et illustrer la longue cohorte d’intellectuels  mercenaires qui, le long du temps, ont trouvé des excuses à leurs échecs personnels, en acceptant de vendre leur conscience. Et si la profession de foi du faussaire semble plus ou moins séduisante, le résultat de son activité et les horreurs qui en découlent ne dupent plus personne : « Celui qui doit falsifier des documents doit toujours se documenter, et voilà pourquoi je fréquentais les bibliothèques. Les bibliothèques sont fascinantes : parfois, on a l’impression de se trouver dans la marquise d’une gare et, à la consultation de livres concernant des terres exotiques, on croit voyager vers des rivages lointains. C’est ainsi qu’il m’était arrivé de repérer dans un livre quelques belles gravures du cimetière juif de Prague. »

Démontant pièce par pièce le mécanisme de la haine et de la frustration - qui peuvent engendrer autant de monstres que le sommeil de la raison - Umberto Eco invite le lecteur qui parcourt le labyrinthe  de son Cimetière de Prague à découvrir les sens cachés de l’Histoire, mais en même temps à se garder d’être la proie trop facile des théories de la conspiration que l’avenir pourrait nous réserver.


Elena-Brandusa STEICIUC


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A propos du rédacteur

Elena-Brandusa Steiciuc

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Rédactrice


Professeur à l’Université Stefan cel Mare de Suceava (Roumanie), elle est l’auteur de plusieurs volumes de critique, en français et en roumain, dont :

- Patrick Modiano, une lecture multiple (1998),

- Literatura de expresie franceza din Maghreb. O introducere (2003),

- Horizons et identités francophones (2006),

- La francophonie au féminin (2007) et Fragments francophones (2010).

Membre de plusieurs sociétés scientifiques et de l’Union des Ecrivains de Roumanie. Présidente de l’ARDUF (Association Roumaine des départements Universitaires Francophones). Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. Contributions à www.lavielitéraire.fr. et à la Revue alsacienne de littérature (Strasbourg).  Intérêt particulier pour la francophonie littéraire, les littératures et identités de « l’entre-deux » (Maghreb, Antilles, Québec, Europe de l’Est) ; pour la littérature du goulag ;   divers projets d’écriture-témoignage et de fiction en cours, en français et en roumain.