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Art de consommer - 31

Ecrit par Matthieu Gosztola 01.04.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 31

 

« Il ne faut pas s’intéresser au passé. Et la vie n’accorde aucun temps mort qui nous permettrait de nous retourner sur nous-mêmes. Chaque instant est à lui seul une somme inépuisable de possibilités.

Il faut prendre la mesure de ce tourbillonnement de possibilités au centre duquel on se trouve, à chaque instant. Garder constamment la main tendue vers l’imprévisible. »
Note 69 (feuillet 51) du carnet (D48) de Jeannot Reveiri.

 

Un dimanche en fin d’après-midi.

- Oh, my god. Hello. What is your name ?

- Sabina.

Laurent va appeler Madame Legauche pour la prévenir de la mort de sa fille. Il est sûr de vouloir le faire. Il sait qu’il n’y est pas tenu. Il préfère être seul.

 

- Sabina, oh my god. How old are you ?

- Twenty.

 

L’infirmière a quitté la pièce.

 

- Twenty. Oh. Where are you from ? Are you from Prague ?

- Yes.

- Ok. What do you do today ? What do you make ?

- Euh. I fuck… with… (elle déplie lentement les doigts de sa main droite) three men.

- How many fingers ?

Elle remontre.

- Three men ? Oh, my god. Ok, that’s good. You are lucky. Have you ever fuck three men before ? You have sex with three men before in your life, yes ?

- Hum. Yes.

 

Elle est tout de suite en pleurs. Il regarde la table devant quoi il est assis. Il passe en revue les différentes choses qui s’y trouvent. Elle est incrédule. Elle demande des explications. Il pousse avec sa main droite sur quelques centimètres devant lui le crayon de papier, de type critérium, qui est à sa droite. Il le fait très lentement. Elle pleure. Il ne comprend pas tout ce qu’elle dit. Il regarde devant lui. Elle demande des détails. Il regarde les reproductions sur le mur : des plans de coupe du corps humain. Il ne parle pas trop, il y a les pleurs. Il ne veut pas interrompre. Elle raccroche. Il attend avant de reposer le téléphone. Au moment où il se demande ce qu’il attend, il repose le combiné.

 

- Oh my god. You have such a nice ass. Such a nice ass. You know that ? Open your ass. Open. Oh, my god. More. That’s good. Oh. Is it your ass, really ? (…) That’s it. Oooooh. (…) Suck a black dick. (…) It’s getting more and more. (…) Oooh, yes, just fuck like that, oh yes. (…) That’s it. Oh, yes. (…) She’s like that. Aaah, yes. (…) Oh, my god, this pussy is delicious.

- I believe you. I believe you.

(…)

- Just like that.

(…)

- Take, take from your pussy. Oh, body lotion, yes, body lotion. Ooooh. Danke, hum (bises), it was nice to fuck you.

Sabina se rhabille.

- Bye, bye!

- Bye, bye ! En lettres noires à bords jaunes, Sabina Black s’affiche en surimpression sur l’image d’une jeune femme en bustier noir imitation cuir.

 

Edo appuie sur la touche pause de sa télécommande. Admire son téléphone Vertu, avant d’entrer dans le répertoire. Il l’a sorti de la poche intérieure de sa veste, un peu après avoir reposé la télécommande, attribut du pouvoir. Attribut du pouvoir quand il n’était pas seul devant le téléviseur.

Il appuie sur la touche OK quand « Byou – Papa » apparaît en surlignage.

 

Comment allait sa nouvelle copine ?

Elle avait une mine superbe.

Pour cause, elle allait souvent à la Villa Saint Honoré, près des Champs Elysées. Elle avait opté pour un forfait minceur intense à 1549 euros, qui donnait droit à douze balnéo, douze enveloppements, et douze massages. Ce forfait avait été conçu pour les femmes qui voulaient se chouchouter une fois par mois.

Pour elle, ce n’était pas suffisant.

Elle recourrait toutes les semaines à un soin des mains à la paraffine, avec pose de vernis à 59 euros. Elle en profitait pour faire un soin des pieds avec masque à 59 euros.

Elle avait essayé toutes sortes de gomages. Le gomage au sel (39 euros) lui semblait moins efficace que le gomage aux algues (39 euros). Elle préférait le gomage oriental (49 euros) au gomage sucré-salé (49 euros), dont elle ne comprenait pas le principe.

Aucun enveloppement n’avait de secret pour elle. À l’enveloppement aux algues (49 euros), l’enveloppement boue (49 euros), qui étaient les valeurs sûres de l’enveloppement, elle préférait l’enveloppement subliminal (59 euros). L’enveloppement oriental (59 euros) était très efficace mais l’enveloppement subliminal était la spécialité de la Villa Saint Honoré.

Une journée par mois, elle profitait de la balnéo hydromassante. Aucun jet du spa-jet ne lui était inconnu. Elle les faisait varier d’un simple mot en direction de l’esthéticienne.

Elle augmentait les bienfaits de la balnéo par un drainage lymphatique à 79 euros. Elle laissait passer le moins de temps possible entre la fin de la baléno et le début du drainage lymphatique.

- Au moins, elle avale, à ce prix-là ?

- Oui.

Excuse-moi mais je dois raccrocher. Elle veut y retourner aujourd’hui. Il faut appeler maintenant pour prendre rendez-vous. C’est peut-être déjà complet.

Tout est peut-être déjà complet.

 

Est-ce qu’il restait, Mademoiselle, de la place pour aujourd’hui ? Elle hésitait pour son soin du visage. Non, ce n’était pas courant qu’elle vienne un mardi, mais elle avait pu libérer son après-midi. Pour 69 euros, elle aurait droit à un soin équilibrant, qui équilibrerait. Ou à un soin réparateur, qui réparerait. Ou à un soin désaltérant, qui désaltérerait. Ou à un soin nourrissant, qui nourrirait. Ou à un soin ressourçant, qui ressourcerait.

- Elle est à côté de moi, je vous la passe.

-  Très bien Monsieur. Au revoir Monsieur.

Et après le soin du visage ? Oui, bien sûr, elle était partante pour un massage. Relâchement musculaire, détente nerveuse, suppression des toxines, sont quelques-uns des effets des massages qui sont proposés.

Non, pas 60 minutes.

Pour 149 euros, elle aurait droit à un massage de 120 minutes. Pour 298 euros, elle pourrait se faire masser à quatre mains, sans réduction de temps.

Elle aurait le choix entre le massage californien, le massage volcanique, le massage oriental, le Bo’Rarn, le Shiatsu, le massage aromatique et le massage ayurvedique.

Le Bo’Rarn était le massage thaïlandais. Non, le corps n’était pas nu et huilé. On pouvait garder des vêtements légers. Le Bo’Rarn permettait une décontraction des muscles, et assouplissait les articulations.

Le Shiatsu venait directement du Japon. La pression des doigts sur les points d’acupuncture permettait de décontracter les muscles en profondeur.

Le massage volcanique était pratiqué avec des pierres chaudes. Les pierres sont des galets polis venus d’Hawaï. Ce sont des pierres d’origine volcanique. Tout à fait, elles ont pour propriété de retenir la chaleur. Les pierres chaudes une fois posées, le massage peut commencer. Ses propriétés sont diverses. Non, ça ne la dérangeait pas d’expliquer aussi en quoi consistait le massage ayurvédique. Le massage ayurvédique venait directement d’Inde. Des pressions et des palpations étaient pratiquées sur le corps nu, préalablement huilé. Ce massage était idéal pour réduire la tension nerveuse. La spécificité de ce massage, était qu’il améliorait la circulation sanguine.

Le massage terminé, elle pourrait approfondir la détente de son corps avec une réflexologie plantaire à 69 euros.

Bien sûr. C’était une bonne idée. Elle n’y avait jamais pensé.

On lui disait souvent qu’elle avait de bonnes idées.

Oui, elle était nouvelle ici. Elle s’appelait Delphine.

Elle ne devait pas hésiter à emmener avec elle son ami. On proposait des soins aux hommes aussi.

Le soin purifiant à 69 euros, le soin des mains à la paraffine à 49 euros, et surtout, notre soin plébiscité par tous nos clients, de plus en plus nombreux : le soin océanique anti-âge à 79 euros.

Et bien sûr, si elle faisait partie des femmes qui appréciaient les métrosexuels, si elle faisait partie de ces femmes de plus en plus nombreuses qui aiment les hommes qui prennent soin de leur corps… Elle la comprenait, bien sûr. Elle faisait partie elle aussi de toutes ces femmes.

Non, on ne pouvait pas dire que ce n’était pas étonnant avec son métier. Beaucoup de ses collègues adoraient les torses velus. Les goûts et les couleurs… Quoi qu’il en soit, il pourrait se faire épiler le torse (30 euros), le dos (30 euros), le bas du dos (20 euros), les bras (40 euros), la nuque (20 euros), le torse (30 euros). Ça, elle l’avait peut-être déjà dit, en effet. L’épilation des bras était la plus difficile, c’est pourquoi le tarif était un peu plus élevé que pour les autres parties du corps. Mais les tarifs restaient très bas, elle pouvait en convenir.

Pour les autres fois, il lui resterait des soins qu’elle n’avait jamais faits ? Elle devait regarder dans l’ordinateur. Elle devait lui rappeler son nom. Une petite minute, et elle aurait sa fiche sous les yeux. Elle lui demandait juste un instant.

Sans compter les massages, il lui resterait… les différents enveloppements amincissants et les différents enveloppements raffermissants localisés. L’enveloppement amincissant pouvait être aux algues, au frigi, ou au cacao. Au cacao ? Oui, il fallait en convenir, c’était drôle. L’enveloppement raffermissant pouvait être au crio, ou au gingembre. Oui, au gingembre ; le gingembre avait de nombreuses vertus.

Elle pouvait prendre son temps pour réfléchir, avant de se décider.

- Je vous attends alors.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com