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S’abandonner à vivre, Sylvain Tesson

Ecrit par Gilles Brancati 23.01.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Gallimard

S’abandonner à vivre, janvier 2014, 221 pages, 17,90 €

Ecrivain(s): Sylvain Tesson Edition: Gallimard

S’abandonner à vivre, Sylvain Tesson

 

Si on choisissait son livre à partir de la 4e de couverture et si on s’en tenait là, on hésiterait à choisir celui-ci. Que dit-elle cette 4e : « … soit on lutte … soit on s’abandonne à vivre … ils sont marins, amants, guerriers, artistes, pervers ou voyageurs… Et ils auraient mieux fait de rester au lit ». La presse poursuit dans ce sens qui dit : « Sylvain tesson invite au laisser-aller dans un recueil de nouvelles… de l’aventure, du voyage, des sentiments : la recette Tesson met en appétit pour la nouvelle année ».

Au vu de ces commentaires, il y aurait de quoi s’attendre à des récits de classe B, mais comme c’est du Sylvain Tesson il faut aller plus avant et ne pas croire des chroniqueurs qui n’ont fait qu’aménager la 4e de chez Gallimard.

Le chroniqueur ici s'est demandé comment présenter le livre sans parler de chacune des nouvelles, ce qui serait à coup sûr ennuyeux. C’est qu'il y a trouvé bien autre chose que de simples historiettes « sur des personnages qui auraient mieux fait de rester chez eux », et tant pis s'il a un peu intellectualisé les choses, ce recueil le mérite.

Si on nous avait demandé de rédiger cette 4e on aurait écrit, en guise de présentation, que « s’abandonner à vivre » c’est un état de résignation que les Russes (et on peut faire confiance à Sylvain Tesson sur le sujet) acceptent et érigent en mode de vie. Ils ont un mot pour ça : profigismequi veut dire qu’il ne sert à rien de s’agiter dans l’existence, qu’il ne faut pas briser l’élan du destin, « au risque d’être vulgaire ». On lit ça dans la nouvelle titrée Le train.

Dans un recueil de nouvelles, il y a un fil rouge tendu sur lequel elles sont toutes accrochées. On ne peut qu’en changer l’ordre, on ne peut pas les enlever. Le fil rouge de ce recueil c’est « profigisme ». Voici ce qu’il en disait dans Dans les forêts de Sibérie « Et on appelle profigisme l’accueil résigné de toute chose. […] Le profigisme n’emprunte ni à la résignation des stoïciens ni au détachement des bouddhistes. Il n’ambitionne pas de mener l’homme à la vertu Sénéquienne ni de dispenser des mérites karmiques. Les Russes demandent simplement qu’on les laisse vider une bouteille aujourd’hui parce que demain sera pire qu’hier ». Ça ne vaut pas que pour les Russes, l’humanité entière est concernée. C’est ce que Sylvain Tesson nous dit au travers de chacune de ses nouvelles.

Un auteur qui cite Cioran, Bukowski et Nietzche, est d’emblée digne d’intérêt. Et ces références ne doivent rien au hasard. La lecture ne déçoit pas. Au-delà du profigisme et des héros ordinaires qui évoluent dans un univers que le pessimiste Schopenhauer n’aurait pas renié, on rencontre à chaque fois des comportements antinomiques et souvent binaires. Le monde est fait de héros – au sens de ceux qui se distinguent par leurs actions – et d’observateurs, de curieux, de faibles, d’indifférents, d’ignorants… Il y a les héros et ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse faire quelque chose d’extra-ordinaire. Ceux-là sont la société du spectacle (si chère à Guy Debord). C’est bien parce qu’ils ne sont pas restés chez eux, c’est bien parce qu’ils ont choisi de suivre des chemins si peu empruntés, qu’ils ont eu accès au sel de la vie. Ils ne gagnent pas toujours ces héros, mais ils ont tenté ce qui quelque temps avant leur paraissait encore impossible. La vie est un jeu de dominant-dominé, exploiteur-exploité, utilisateur-utilisé, manipulateur-manipulé, etc. Dans tous les cas, toujours, nous évoluons dans un rapport de force qui, nécessairement, va révéler un gagnant et un perdant, et le champ des situations possibles est infini. Sylvain Tesson nous a livré le portrait précis d’une humanité invariante.

Un mot du style de Sylvain Tesson : c’est une dentelle qui orne une narration vive et  un vocabulaire riche. Il réussit avec brio à ne garder que l’essentiel, c’est à ça qu’on reconnaît un grand auteur.

 

Gilles Brancati

 


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A propos de l'écrivain

Sylvain Tesson

 

On ne présente plus Sylvain Tesson, géographe, écrivain, journaliste et voyageur au long cours, passionné d’Asie Centrale, réalisateur de documentaires. Un touche-à-tout brillant qui ne lasse pas et doué d’une écriture au style captivant.

 

A propos du rédacteur

Gilles Brancati

 

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Rédacteur

 

Un peu égaré dans le conseil en développement d’entreprises par nécessité, aujourd’hui retraité (et donc disponible) depuis deux ans, je reviens vers ce que je n’ai jamais totalement quitté, la littérature.  Avec, en plus de lire, la joie d’écrire moi-même.

Un premier recueil de 4 longues nouvelles sortira en librairie au premier trimestre 2013: « Le passé immédiat » aux Editions Kirographaires. Il s’agit dans ce livre de récits dans lesquels une fiction du  présent se mêle aux réels évènements du passé.

Auteur de Vent Violent et de Frères Humains chez Chum Editions. A paraître : Le mas des Augustins