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Art de consommer - 32

Ecrit par Matthieu Gosztola 08.04.13 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 32

 

Edo regarde les infos depuis tout à l’heure sur Euronews. Il zappe sur Planète. Le titre du documentaire à venir après une courte page de publicité était « un mensonge salutaire ». Il ouvre le programme télé. Le titre est bien « un mensonge salutaire ». Aucun encart n’est consacré à ce documentaire.

 

Un ingénieur informaticien s’était aperçu qu’une pianiste tchèque réputée avait fait éditer des interprétations de sonates sous son nom alors que c’étaient des copies d’interprétations d’un pianiste récent méconnu. Il avait fait le rapprochement tout à fait par hasard. Il avait une collection de disques qui l’amenait à envisager de déménager pour « avoir plus de place ».

Il avait comparé les deux interprétations au moyen de logiciels. Les courbes de son étaient parfaitement identiques.

Après enquête, il s’était avéré que c’était l’époux de la pianiste qui avait édité ces copies, qu’il avait ensuite communiquées aux journalistes. Il était écrit au dos des CD de fabrication artisanale que l’enregistrement avait eu lieu chez la pianiste. Ça n’avait pas étonné les journalistes car ils savaient qu’elle souffrait d’un cancer depuis plusieurs années. Ils avaient loué sa fougue, son staccato Gouldien, sa rigueur métronomique digne d’un Richter. Ils ne se souvenaient pas qu’elle avait déjà enregistré ces morceaux par le passé. Le mari avait découpé les articles qu’il avait collés dans un grand cahier. Il l’avait donné à son épouse, qui en tournait les pages de temps en temps.

Elle pensait que son mari avait envoyé au journaliste les disques qu’elle avait faits des années auparavant, quand sa « fougue » lui permettait encore d’enchaîner les concerts, de prendre l’avion sans trop souffrir du décalage horaire, de passer des nuits à l’hôtel à se relever sans cesse, sa partition sur les genoux, sans en souffrir le lendemain, quand elle se retrouvait soudain, les moments de trac précédent le concert ayant constitué une parenthèse dans le temps, devant le Steinway trois quart.

Il ne lui restait plus qu’à poser ses doigts, moites, sur le clavier.

Elle n’avait pas à rectifier la hauteur du tabouret. Elle avait réglé la hauteur du tabouret qu’elle avait transporté avec elle dans l’avion puis avait joué quelques-uns des passages les plus difficiles de son programme dans la matinée, après que le piano avait été réaccordé par son accordeur habituel.

L’éclairage était étudié pour envelopper la scène (il n’était pas circonscrit au niveau du pupitre : elle jouait par cœur). Quand elle se levait entre chaque morceau (mais non entre chaque mouvement d’un morceau !) pour saluer, il la préservait du regard du public. Mais pendant le concert, le bruit de feuilles de papier retournées, de toux étouffées, de quelques raclements de gorge pouvaient lui rappeler à tout instant que la salle était pleine.

La vérité, c’était qu’elle oubliait tout le reste, quand elle jouait. Il n’y avait alors qu’elle « et la musique ».

 

À la fin du documentaire, on voyait le chalet de montagne où elle avait passé sa petite enfance, « loin de la musique, loin de tout ». 
Edo se ressert un verre de Porto. Puis un autre.


Le chalet ressemblait à celui que son père avait loué il y a des années. Pour un week-end.

Il ne se souvient plus de la couleur de cheveux des deux filles qu’il avait invitées.

 

Elle est en levrette ; Byou la sodomise. À chaque fois, il entre son pénis jusqu’au bout, maintient une bonne inclinaison en tenant son pénis à la base avec quelques doigts (le moins possible, pour ne pas gêner le mouvement) de sa main droite. Ça lui permet de ressortir complètement son pénis, avant de le remettre en place.

Elle n’a (presque ? – ses gémissements ne permettent pas de se prononcer) pas mal : ça glisse bien. Il ne s’est pas seulement servi de sa salive pour humidifier les deux puis trois doigts avec lesquels il a distendu l’entrée pendant les indispensables préliminaires. Il s’est servi de l’humidification vaginale. Surtout.

Et maintenant il la sodomise. L’autre main, il la pose sur le ventre, la poitrine en mouvement, le dos, les reins. Sa main finit son tâtonnement, comme s’il s’agissait de s’assurer de la présence de l’autre dans son entier, en épousant le creux du dos. Ses doigts appuient légèrement pour que la main reste à cette place.

Il rentre et sort son sexe entièrement, voit son gland glisser dans le sphincter.

Il parle.

Il aime le voir glisser. Il aime avoir l’impression qu’il est aspiré.

 

Allongée sur le dos, l’autre fille (« les pires cochonnes de la terre » : Byou avait prévenu Edo), une jambe repliée pour découvrir son sexe, nue (mais elle a gardé ses baskets blanches à lacets et ses chaussettes), se caresse avec l’index et l’annulaire, le poignet et l’avant-bras formant un angle droit, le petit doigt relevé.

De l’autre main, elle pince son aréole gauche, lui fait faire un demi-tour sur elle-même. Elle retire sa main, recommence. Plusieurs fois de suite.

Elle capte le regard de Edo, relevant ses paupières, fermées jusque-là. Elle rit.

Elle regarde la pièce dans son ensemble. La neige tombe. Un velux du chalet n’a pas de volets.

Vous avez vu ? Tu as vu ?

Elle s’accroupit. Elle baisse la tête, la ramène tout de suite vers le haut, prend ses cheveux dans ses mains qu’elle ramène vers le haut, un chouchou autour de son poignet droit. Bouffant et blanc.

Edo se met un peu plus à l’écart.

 

Elle s’approche du couple.

Byou sort son sexe. Elle le prend dans sa main. Il le prend dans sa main. Elle laisse sa main libre en suspension.

Sans consistance.

Elle la pose, doigts écartés, sur la fesse gauche de la fille. Elle pose son autre main, doigts écartés, sur la fesse droite. Elle caresse les fesses de la fille, les écarte au moment de l’intromission. Les maintient écartées pendant les va-et-vient.

Avec l’index et le majeur de sa main gauche, elle écarte les grandes et petites lèvres de la fille en levrette, lèche ce qui est rose. Le pénis glisse sur sa joue, rectifie sa trajectoire, atterrit dans sa bouche. Va au fond.

 

Edo regarde la neige. Puis le couple.

 

Avec l’annulaire et le majeur, l’index et l’auriculaire posés à plat de chaque côté du pénis, elle caresse l’intérieur du vagin, imitant le mouvement du pénis.

Il se retire. Elles se placent.

Elles ouvrent grand la bouche, joue contre joue, tirant la langue, fermant les yeux, devant son pénis qu’il manipule.

Ensuite, leurs langues se touchent, tirées, pour que le contact soit bien visible de lui.

 

Byou avait avoué à Edo, des années après, qu’il avait vu leurs plombages quand elles attendaient l’éjaculation et que ça l’avait « coupé ». « Sur la fin ».

 

Edo devait penser à déplacer son rendez-vous chez l’anesthésiste. Prévoir les vêtements à prendre, ses affaires de toilette… pour l’hospitalisation. Byou ne voulait pas s’occuper de ça.

 

Il voulait tout prévoir pour le moment où il ne pourrait plus rien prévoir, et paraîtrait néanmoins au regard des autres, une dernière fois.

L’opération pouvait être un échec.

Elle pouvait toujours être un échec.

 

Il hésitait entre le modèle « Dante », en Ayous massif, le « Vésuve », en pin massif, le modèle « Horus », en ronce-de-noyer, qui se remarquait par son « brillant ».

Il prendrait la plus grande taille, car il voulait que la dernière image que l’on aurait de lui soit l’image de quelque chose d’imposant. Ses jambes ne seraient pas découvertes. Ce ne serait pas ridicule.

 

Edo ne savait pas tout.

La dernière page du site de pompes funèbres que Byou avait rentrée dans ses favoris passait rapidement en revue les « modèles d’enfants ». Il avait voulu en savoir plus.

Il y avait deux modèles. Le premier n’avait pas de nom. C’était le plus populaire. Il était proposé en blanc ou en décor bois, mais le blanc était choisi le plus souvent par les familles. Le second modèle n’avait pas non plus de nom, mais pour le distinguer du premier, on lui avait donné le nom du bois qui avait été utilisé pour sa fabrication.

Le « Chêne » (c’était du chêne « clair ») était aussi choisi parfois. Ce modèle était proposé en teintes « clair brillant », « laqué blanc », ou « blanc et or ». Le « laqué blanc » restait la teinte la plus prisée mais certaines familles osaient le « blanc et or ».

- Vous comprenez, je m’occupe de tout, je veux choisir quelque chose qui plaît ordinairement, je ne veux pas faire d’impair.

Il s’était fait passer pour le grand-père d’un enfant décédé.

Les dimensions pour l’intérieur étaient variables : 70 * 36, 100 * 39, ou 130 * 46.

Les cercueils hermétiques étaient en matériau biodégradable et répondaient à des caractéristiques de composition, de résistance et d'étanchéité fixées par arrêté du ministre chargé de la santé après avis du Conseil supérieur d'hygiène publique de France et du Conseil national des opérations funéraires.

Au terme de la conversation téléphonique, il avait appris autre chose encore : que les cercueils contenaient une matière absorbante et étaient munis d’un dispositif épurateur de gaz.

Il avait acheté des capitons satins ouatinés avec une finition en dentelle de couleur pour son usage personnel. On ne lui avait pas demandé de présenter un certificat de décès, ce qui l’avait surpris. Il en avait falsifié un, s’attendant à ce qu’on exige de lui certaines formalités. Il avait choisi plusieurs modèles (« je ne sais pas ce qui conviendra le mieux »), variant les couleurs : blanc, champagne, parme, ciel, bordeaux, amande, saumon. Il avait laissé le gris de côté, car c’était une couleur qu’il trouvait terne.

Il avait été surpris du prix.

 

Matthieu Gosztola

 

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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com