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Yasunari Kawabata, Pays de Neige

Ecrit par Victoire NGuyen 20.05.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Japon, Roman, Le Livre de Poche

Pays de neige. 190 p. 4,50 €

Ecrivain(s): Yasunari Kawabata Edition: Le Livre de Poche

Yasunari Kawabata, Pays de Neige

Pays de neige : une peinture impressionniste

 

Lorsque l’Impressionnisme est exposé dans les galeries de Paris, le public s’interroge devant ces « taches » qu’on érigeait avec arrogance en « peinture ». D’une certaine façon, on a raison d’appeler cela des taches. Mais quelles taches ! Car il faut les saisir toutes et s’écarter légèrement de la toile pour entrevoir la merveilleuse beauté qu’elles offrent dans leur totalité. Le public peut alors s’extasier devant le spectacle des Nymphéas qui tantôt se dévoilent, tantôt se dérobent jouant à souhait avec la lumière versatile et pure.

D’une certaine façon, Pays de Neige réussit un pari fou, érigeant la prose en toile impressionniste. C’est une peinture chatoyante composée d’un camaïeu de rouges évoquant l’aube et le déclin du jour mais aussi comme par un jeu de croisement entre le spectacle de la nature et l’âme, le soubassement d’une conscience ébréchée où la folie menace la raison de Komako. Komako, la geisha à la chevelure noire, vêtue de rouge, l’amoureuse, la passionnée qui se donne corps et âme à Shimamura dans le silence. Mais rouge aussi la déferlante de la passion qui crie sa souffrance dans l’incendie embrasant le ciel, détruisant la sereine beauté de Yokô, la rivale, qui préfigure déjà Les Belles Endormies.

Cette force tranquille et puissante qui roule dans le cœur de Komakô trouve un écho dans le jeu du clair obscur tirant jusqu’à l’exacerbation. La lumière aveuglante des neiges devient trouble puis noire. Komakô a beau supplier Shimamura de partir « si vous partez, je retrouverai une conduite », il est trop tard. L’embrasement du hangar est-il le châtiment de Komakô qui a jusque-là ignoré les signes précurseurs de la catastrophe ?

Tout ici est suggéré. Tout est litote, tout est ellipse et silence. Une « architecture invisible de ce roman où tout se passe ailleurs, sensiblement, que dans ce qui est dit. M. Kawabata sait que l’essentiel est ce dont on ne parle jamais » dit un critique. Les signes ne sont que des « taches : le rouge des joues fardées, le blanc de la neige, la nuque laiteuse de la geisha, le rouge kimono, la noire chevelure, le flottement des manches de kimono dans la course folle sous la neige. Le lecteur doit rassembler ces « taches » et les étaler devant ses yeux. Alors, la magie s’opère et la toile devient vivace, la passion aiguise la lame tranchante de son sabre et le lecteur peut enfin contempler la majestueuse œuvre de « tristesse et beauté » car toute passion se fane d’avoir été trop belle. Ainsi, Pays de neige dans cette hébétude du lecteur en extase devant la révélation devient les Nymphéas de la littérature.

 

Victoire Nguyen

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A propos de l'écrivain

Yasunari Kawabata

Yasunari Kawabata est né le 14/06/1899. Il entre dans le 20ème siècle sans fracas mais avec fragilité. En effet, il est venu au monde à sept mois et cette naissance prématurée est survenue dans une époque où la médecine n’est pas encore au point pour traiter de ce cas. De ce fait, sa santé en subira de lourdes conséquences. Les génies ne président pas favorablement au destin du petit homme. Yasunari Kawabata connaît très tôt les deuils successifs : son père, sa mère puis sa grand-mère et sa sœur aînée. Il soignera son grand-père aveugle et malade jusqu’à la mort de celui-ci. Il a alors 15 ans.

Cependant, il se révèle très vite à la littérature dès l’âge de 16 ans avec son journal autobiographique : Journal intime de la 16ème année. Son talent se confirmera plus tard avec cette douce mélancolie qui touche presque toute son œuvre. Pays de neige, considéré comme son chef-d’œuvre absolu condense tout l’art de Kawabata, de l’ellipse à la peinture à peine effleurée de l’âme et du cœur. Son œuvre est grave comme l’homme, profonde et toujours un hymne à la nature et aux vivants.

La consécration vient en 1968 avec le prix Nobel de littérature. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains du 20ème que le Japon ait connu. Son suicide survient en 1972 en toute discrétion si on peut dire. Ainsi l’homme s’en va avec élégance et noblesse venant à la mort avant qu’elle ne vienne à lui.

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.