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Waterloo Necropolis, Mary Hooper

Ecrit par Laetitia Steinbach 13.04.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, Iles britanniques, Roman, Les grandes personnes

Waterloo Necropolis, trad. Fanny Ladd et Patricia Duez, Les grandes personnes, août 2011, 230 p. 17.50 €

Ecrivain(s): Mary Hooper Edition: Les grandes personnes

Waterloo Necropolis, Mary Hooper


1861. Grace Parkes a 16 ans, un visage d’ange, une peau d’albâtre et des cheveux auburn. Sa démarche est naturellement gracieuse et raffinée, ses manières sont douces et modestes, comme il sied à une vraie jeune fille. Et pourtant Grace vit à Seven Dials, le quartier le plus misérable du West End londonien dans cette terrible fin de siècle victorienne. Avec courage, elle tente de survivre décemment, tout en s’occupant de sa sœur Lily, 17 ans. Une innocente. Un matin d’hiver, rien ne va plus : les deux sœurs sont jetées à la rue, sans le sou, sans rien à se mettre sur le dos, au désespoir. Suite à une succession de rencontres, elles entrent au service des Unwin, les plus gros entrepreneurs de Pompes Funèbres de la capitale : Grace en tant que pleureuse d’enterrement et Lily en tant que camériste de Charlotte Unwin, héritière futile et égocentrique. Rapidement les événements s’enchainent et les deux orphelines se retrouvent malgré elles au centre d’un complot qui vise à les déposséder d’un héritage fabuleux dont elles ignorent l’existence.

Mary Hooper dresse un portrait glaçant d’une ville noyée dans la misère, l’épidémie de choléra et le brouillard. D’une plume élégante, l’auteur nous donne à lire un texte extrêmement documenté évoquant avec réalisme l’atmosphère oppressante d’une nation écrasée par le deuil suite au décès du prince Albert.

Comme Grace le constata deux jours plus tard, il s’était passé quelque chose des plus extraordinaires : le monde entier semblait s’être noirci en une nuit. Les boutiques, les omnibus, les voitures de louage, les trains les arbres, les chevaux, les restaurants et les maisons avaient été drapés de bombasin ou de crêpe. Les chiens portaient des colliers noirs, les chats des rubans noirs, et les robes des bébés étaient gansés de gros-grain noir. On aurait dit que les gens voulaient prouver leur loyauté à la reine Victoria et au prince Albert (…) ou qu’ils étaient liés à la famille royale.

L’intrigue nous entraîne dans les bas-fonds des pensions miteuses des bords de la Tamise, peuplées d’escrocs à la petite semaine, de faiseuses d’anges, de coupe-jarrets et de tire-goussets que la police peine à rattraper et que Grace souhaite oublier au plus vite dans l’espoir d’accéder à une vie décente.

A la façon de Charles Dickens une galerie de personnages haut en couleur se déploie, étoffant la fresque de vies malheureuses ou misérables. On rencontre ainsi les Unwin, doubles des Murdstone, terrifiante belle-famille de David Copperfield, caricatures des riches, arrivistes avides et dénués de scrupules de l’époque, véritables nécrophiles qui tirent leurs richesses de la douleur de leurs clients. N’aspirant qu’à une chose, s’élever hors de leur condition sociale, ils n’hésitent à user d’aucun moyen pour accéder aux portes de Buckingham, des plus légaux (tels les publicités) aux plus noirs.


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Ils sont prêts à tout : faire disparaître Lily, falsifier des papiers d’adoption, usurper des identités, brutaliser Grace. Rapidement, les méthodes de soudards apparaissent sous le verni doré de la bourgeoisie, cautionnées par des avocats véreux se réunissant les canapés moelleux des clubs sélects, embrumées par la fumée de coûteux cigares. Heureusement on croise aussi le chevalier servant de Grace, James Solent, fougueux juriste, qui au péril de sa vie embrasse la cause des deux orphelines : incarnation de l’âme juste et incorruptible il fera triompher le Mérite et chuter Les marchands de la mort, comme étaient appelés les industriels du deuil dans Oliver Twist.

Si l’on n’évite pas le happy-end et la victoire de la Morale, il est indéniable que Waterloo Necropolis est un titre à part dans l’édition jeunesse actuelle. L’intrigue est entrainante et les nombreux rebondissements sont vraisemblables et bien amenés. Et même si l’on sait que « La nuit était tombée sur nos âmes et les oppressait douloureusement » (Davis Copperfield, Charles Dickens), le lecteur pressent que toute cette noirceur se dissipera pour les jeunes filles et que les traîtres seront démasqués et punis. Mary Hooper parvient sans mal à nous charmer grâce à une langue soutenue et raffinée, pleine de mélancolie et parfois baroque et à des personnages attachant de beauté, d’intelligence et de modestie. On appréciera également l’appendice de notes sur la société victorienne, très accessible et complet.


Ce roman, à la croisée de l’histoire et du polar est destiné à des lecteurs à partir de 12 ans.


Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Mary Hooper

 

Mary Hooper est auteur de littérature jeunesse et adulte. Née dans le sud-ouest de Londres, qui sert souvent de cadre à ses romans. La lecture de nouvelles la décide un jour à se lancer dans l'aventure de l'écriture et elle adresse un premier texte à une revue qui le retient pour publication. Mary Hooper n'a dès lors plus cessé d'écrire des romans, qui ont souvent une toile de fond historique. Elle a notamment publié La maison du magicien (Folio Junior 2011), La messagère de l’au-delà (Panama 2008), Espionne de sa majesté (Gallimard Jeunesse, 2010).

 


A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.