Identification

Voies de traverse (10) - vie et crimes de Sitarane

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 08.01.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Voies de traverse (10) - vie et crimes de Sitarane

 

Encore adulé aujourd’hui par ses adeptes, auréolé d’une légende aussi étrange que sombre et cruelle, Sitarane aurait pu inspirer un thriller mordant ou un récit fantastique et occulte. Jean-François Samlong a choisi d’en faire le personnage principal d’un roman historique foisonnant, complexe et singulier, prenant pour cadre le début du XXe siècle dans une Réunion soumise aux excès des colonisateurs et aux superstitions les plus folles. Avec une écriture dense et inspirée, il retrace faits réels et chronologie d’une vie de crimes, de magie et de troubles, il compose un récit effrayant, érudit et ensorcelant.

« L’île chancelait, toute nue.

Entre les mains des sorciers noirs qui l’asphyxiaient à coups de gris-gris depuis des mois, elle menaçait de partir en fumée. Ne projetaient-ils pas de lui planter un pieu dans le cœur ? De lui faire rendre gorge selon des plans de bataille décisifs ? Si oui, qui les élaborait si finement ? »

Au début du roman, Sitarane est en route pour la mort, un train le conduit, lui, son associé ainsi que la guillotine. Il espère une échappatoire et il se souvient. Lorsque paraît Sitarane à la Chattoire, il annonce la fin des « querelles entre les bandes ». « Il allait faire la guerre aux injustices, et fondre sur tous ceux qui ne dormaient que d’un œil, de peur qu’on leur vole leur argent volé aux plus démunis ». Une « magnifique panthère à la peau noire et luisante » en guise de Robin des bois sanglant qui allait régner sur l’île par la violence et la magie noire.

Mais avant de réaliser ses exploits et ses méfaits, Sitarane fut employé à diverses tâches, ouvrier, commandeur ou gardien de plantation, puis il descendit vers le Sud, en quête d’aventures. Il y rencontra Saint-Ange Gardien, sorcier-désenvoûteur, « tisaneur » doué et habile bonimenteur. Ils partirent ensemble, se liant par un pacte d’amitié diabolique, soudés par le goût du sang et du pouvoir. Ils allaient diriger une bande de malfaiteurs, utilisant les talents du menuisier Fontaine comme dernier comparse de leur association criminelle. Les vols se succèdent. Mais très vite ils ne suffisent plus à Sitarane qui les accompagne de tueries et de viols, de pillages et de ripailles innommables. La légende grandit, s’amplifie démesurément.

« Chaque nuit, on le voyait s’élancer sur le chemin du brigandage, entreprendre des actions périlleuses, ces voyages chez l’habitant cloué dans son lit par la peur-tremblade. Fouaillé par un vent froid, harnaché de la lueur d’un clair de lune, armé d’une lame ou d’un éclair, il se métamorphosait en démon, granloulou, araignée géante qui hypnotisait ses proies ».

Sitarane paralyse ses ennemis grâce à la poudre jaune fournie par le « tisaneur ». La gloire et les richesses, le pouvoir occulte enivrent le chef de bande qui plane sur son peuple tel le papangue, tel un « passe-partout », maître des esprits et des morts. Sitarane impose alors à ses hommes le sirop de cadavre avant chaque expédition : à ce mélange infâme d’eau bénite, de miel, d’écorces s’ajoute du sang humain. Aux buveurs de cet élixir est donné le pouvoir de l’invisibilité, le pouvoir de « sentir remuer en soi les sept esprits du mal ».

Mais l’heure de la chute a sonné. Une voyante Ernestine Généreuse met les enquêteurs sur la piste de la bande, le curé sillonne le pays pour enjoindre les habitants de croire en la Force, capable de terrasser les monstres. Pour la première fois, une attaque échoue ; Sitarane est assailli par les fantômes de ses victimes. Un à un, ses hommes tombent et les aveux se font dans la crainte des représailles. Fontaine puis Saint-Ange trahissent le chef à leur tour. Lorsque Sitarane est arrêté dans sa grotte refuge, il est au bord de la folie, luttant contre son propre spectre sous les effets de l’alcool.

Si le lecteur ne se fait pas d’illusions sur l’issue du roman, il suit les étapes de ce parcours occulte avec tension et intérêt. Cette tragédie aventureuse s’écrit avec lenteur et précision. La scène de la traque en particulier pèse de tout son poids, de toutes ses minutes passées dans l’attente. Viennent les cris de vengeance et l’inévitable procès où la foule se partage entre les adorateurs et les contempteurs. Les trois comparses écopent de la peine capitale mais dernier coup du sort, Saint-Ange est gracié, alors que Sitarane et Fontaine sont condamnés à mort. La légende pouvait commencer.

« La morale de cette histoire ? Celle-ci : ayant sauvé sa vie, Saint-Ange était un mortel parmi les mortels. On l’avait craint ; on ne le craignait plus. On parlait de lui comme d’un baba-sec qui, suspendu à la branche d’un arbre, habillé de la moisissure du temps, n’était plus magique.

Par contre, Sitarane fut rapidement hissé sur un pavois, élevé au rang des dieux immortels parce qu’il avait porté sa vie en offrande au couperet à l’aube. Attelé à la mort par la cour d’assises, ressuscité par la cour des Miracles, il était stupéfiant de voir comment toute une population pouvait l’aimer, avec quelle sincérité, quel enthousiasme. […] On parlait de lui comme d’un glaive. Un glaive planté dans le cœur mou de la société coloniale ».

 

Myriam Bendhif-Syllas

Une guillotine dans un train de nuit, Jean-François Samlong, Gallimard, septembre 2012, 292 pages, 19,50 €


Jean-François Samlong a été professeur. Titulaire d’un doctorat en lettres et sciences humaines, il est l’auteur de dix romans, de poèmes.


  • Vu: 1815

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

Lire tous les articles de Myriam Bendhif-Syllas

 

Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.