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VIII, Harriet Castor

Ecrit par Martine L. Petauton 08.10.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Histoire, Iles britanniques, Roman

VIII, traduit de l’anglais par Victoria Duhamel, Pôle ED MA / Diffusion : Gilles Paris, mai 2013, 405 pages, 19,90 €

Ecrivain(s): Harriet Castor

VIII, Harriet Castor

 

Il en est des romans historiques, comme des livres de cuisine. Sur un même sujet, des bons, qui vous mettent d’entrée l’eau à la bouche, et d’autres, insipides et prétentieux qui vous tombent des mains, avant même d’avoir sorti votre cocotte. Ce VIII là est incontestablement à garder dans le camp des très bons, et à recommander.

Voilà un roman – historique, mais l’auteur saurait à n’en pas douter assaisonner sa remarquable écriture nerveuse à l’actualité la plus immédiate – qu’on ouvre, et dès l’entame, on est capté par l’histoire, celle de ces Tudors qu’on pensait bien connaître, les personnages, Henri le sinistre VIIIème, le Barbe Bleue de l’Angleterre, la suite étonnamment dynamique des dialogues travaillés comme peu. On entre comme dans une eau particulière, à la fois sombre et d’un vert étrange Shakespearien, dans l’univers mental vraiment dérangé, d’un jeune homme attachant et fragile qui devint, aidé par pas mal d’hallucinations, le roi sanguinaire qu’on connaît…

Le roman historique de base, ordinaire – ne disons pas de gare – aurait posé dans un décor d’échauguettes et de gentilshommes abondamment fraisés en haut du pourpoint, le terrible Henri, ses femmes troussées, puis tuées – frissons attendus ; de ci de là, deux ou trois pages ennuyeuses auraient dressé le contexte, élément indispensable à qui écrit dans le genre historique ; la préparation de la séparation avec Rome, sans doute. Un roman dit historique, ce n’est jamais que des personnages fictifs (généralement transfert de nos petits moi de lecteurs) rencontrant au coin d’une allée un ou deux personnages historiques réels, tout ça baignant dans un jus – abondant – de robes, monuments, usages et nourriture… Alexandre Dumas en moins galopant, Robert Merle en plus triste, Benzoni, la grande, en raté…

Et, bien, pour vous réconcilier avec le genre, sautez donc toutes affaires cessantes dans ce VIII de Dame Castor, historienne de formation qui plus est… où tout, ou presque est vérifiable, avec, même, de « vrais morceaux de dialogues intercalés dans le récit romanesque ». « Je me dis à moi-même : ilprétend que je ne vaux rien, mais ce n’est pas vrai. Je le sens dans mes tripes, dans le ciel, dans lapluie, dans le sol. Il y a des années, j’ai entendu une prophétie… Mon poing se referme sur les touffes d’herbe et je m’y agrippe furieusement, comme pour empêcher la terre de m’engloutir ». Henri sera roi, au prix de quelques décès suspects, et – prophétie effectivement au bout du poing, tel le faucon de ses chasses –, versera dans l’obsessionnalité du désir d’avoir un fils, donnant au roman comme un fil directeur sanglant et mortifère, fait de fœtus mort-nés, et de nourrissons mis en terre, habillé en contre chant de naissances de « simples filles » : « le bébé est né, il n’y a pas eu de complications… Voilà cinq jours qu’on m’a annoncé la nouvelle, et je n’ai toujours pas retrouvé mon souffle… c’est une fille ! ».

De terribles et troublantes apparitions / hallucinations accompagnent la trajectoire d’Henri, et Harriett Castor en fait une matrice du caractère et du comportement, voire, plus, de la politique du grand Tudor. Un fantôme, un ectoplasme qui ne quitte pas le monarque depuis la mort lointaine de sa mère : « … la créature diabolique… il a vieilli, ce n’est plus un enfant, mais un jeune homme de mon âge. Il se tourne vers moi, la tête appuyée contre la cloison de tissu comme si elle était de pierre. Un corps vigoureux, des vêtements simples, mais son visage : bouche béante, yeux caves ; morve et salive se mêlent à ses larmes monstrueuses… glacé jusqu’au sang, je lui jette mon verre à la figure… aucune résistance ; le projectile traverse la silhouette… ». Une atmosphère habilement diffusée, évitant l’horrifique, limitant nos angoisses au mental vacillant et de plus en plus atteint du monarque. « Tout le monde m’abandonne. Mon oreiller est mouillé ; je chuchote dans un souffle : – de quoi est-il mort ? La peste ? La fièvre ? – Sire ! C’est vous qui avez ordonné son exécution… ».

Les femmes d’Henri traversent le récit, de Catherine d’Aragon, pauvre et sympathique substitut de la mère morte, à la plus inquiétante, Anne Boleyn, en passant pas Seymour, puis Kate « adorable, si candide », mais infidèle, ayant du goût pour un jeune aristocrate : « la tête de Culpeper tomba en Décembre ; celle de Kate, deux mois plus tard… le Mal est partout, il bat la campagne… si vous ne me croyez pas, c’est que vous êtes fou… ». Confusion réel / fantasmé ; délires (lesquels, en tant que roi absolu, ne sont pas faciles à contrer) ; dilutions progressives des affects où les positifs se mélangent aux négatifs… accès psychotiques des plus dangereux… cette lecture du « cas Henri VIII » est convaincante, haletante, et n’est pas le moindre atout de cet excellent roman.

Nul doute qu’après ce voyage, le visage du Tudor, connu de nos livres d’Histoire, cette carrure, cette barbe, ce regard venu du fond des tableaux d’Holbein, auront pour vous un autre goût, et, que – sait-on – vous verrez en filigrane le terrible garçon aux « yeux caves »…

 

Martine L Petauton

 


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A propos de l'écrivain

Harriet Castor

 

Hariett Castor est historienne de formation, passionnée par l’époque des Tudors ; auteur prolixe (ne publia-t-elle pas son premier roman à 12 ans !) de 40 ouvrages, romanesques ou non, à son actif.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)