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Vidures, Denis Donikian

Ecrit par Ugy 29.11.11 dans La Une Livres, Actes Sud, Recensions, Les Livres, Roman

Vidures, 360 pages, 22 euros

Ecrivain(s): Denis Donikian Edition: Actes Sud

Vidures, Denis Donikian


Denis Donikian ne nous invite pas à un voyage touristique dans une Arménie qui recèle par ailleurs des trésors architecturaux sans doute trop peu connus. Non, l’auteur de Vidures (Vies dures, on y reviendra), nous fait partager son amour et sa détestation d’une Arménie actuelle qu’il connaît bien. Il est de ces auteurs qui n’hésitent pas à dénoncer le pire dont il est témoin, pour exhorter ceux qu’il observe avec amour à construire un avenir dans un pays miné par les maux qu’on retrouve chez ceux qui ont accédé à l’économie de marché depuis peu. L’Arménie qui vient de fêter  le vingtième anniversaire de son indépendance est en effet gangrénée par la corruption, et sa soif de consommation l’a conduite dans des impasses dont l’auteur veut faire prendre conscience.

Mais la forme que choisit Denis Donikian est celle du roman dans lequel tout est métaphore. Le titre d’abord qui joue sur l’ambigüité. En un mot, il s’agit d’ordures dont il faut se débarrasser. En deux mots, ce sont là les conditions de vie difficiles de  chaque Arménien dans une Arménie qui semble se complaire dans l’évocation systématique d’un passé douloureux pour mieux masquer son incapacité à affronter un présent et un avenir plus frontalement.

Nous sommes à Erevan, la capitale, non pas en son centre où se retrouve tout ce qui s’offre une occidentalisation ostentatoire, mais entre une décharge qui rassemble tout ce que la capitale rejette et un cimetière. C’est là qu’a échoué Gam’, qui vit parmi les plus démunis, et la journée que nous partageons avec lui est l’occasion de multiples rencontres qui nous font prendre conscience de l’état déplorable dans lequel le pays se trouve.  Cette immense décharge ressemble donc terriblement à cette Arménie qui n’a pour se rassurer que la cadre majestueux du mont Ararat, symbole historique  d’une Arménie historique, mais symbole situé au-delà de la frontière…

Denis Donikian s’en prend alors aux présidents qui ont tenté de gouverner cette toute jeune démocratie : « Et quand Cobra édifiait ses pyramides, Bouclier lui brandissait des gens qui passaient leurs hivers au froid de ses vaines promesses ». On se souvient des arbres abattus dans la capitale en raison du blocus des pays voisins. Plus loin une critique tout aussi virulente quand il fait dire à l’un de ses personnages : « D’ailleurs ils se sont mis à trois présidents, tous jouissant dans leur cabanon d’un confort à l’européenne, pour réussir à ne pas pouvoir loger tous les naufragés du séisme de 1988 ».

Si l’auteur se fait virulent vis-à-vis des présidents, il n’est pas plus tendre avec le peuple chez qui il décèle cette capacité à se réfugier dans l’antique douleur, entendons ici le génocide, pour mieux occulter en toute mauvaise conscience, un présent tout aussi douloureux. C’est le directeur de la décharge qui parle : « notre Ararat, qui est de l’autre côté de la frontière, je l’ai vu…comme un pénis en érection, chauffé à blanc… C’était le pénis de notre peuple miné par la nostalgie de sa puissance… Comme l’expression de sa virilité perdue… »

Denis Donikian aime son pays, c’est l’évidence, et sa volonté de convaincre le lecteur est présente à chaque ligne. Rien en effet n’est laissé au hasard. L’auteur nous offre ici une écriture aboutie, maîtrisée, ciselée au service d’une cause qu’on peut parfois croire désespérée, mais, dont le sursaut paraît possible, en raison même de l’existence de ce livre, qui est constitutif d’une conscience, tout comme l’étaient, et le sont encore, les écrits de Hannah Arendt qui exhortait son peuple à « juger et à juger avec énergie » un passé pour en venir à bout.


Ugy


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A propos de l'écrivain

Denis Donikian

Né en France de parents arméniens rescapés du génocide, Denis Donikian vit en France où il a étudié (littérature et philosophie) et à Erevan. Il est l’auteur de nombreux essais et il a traduit de nombreux ouvrages dont des poèmes.


A propos du rédacteur

Ugy

Rédacteur